L’art comme espace de dialogue et de réconciliation

À travers l’histoire, l’art a permis de créer des espaces de rencontres entre populations divisées. Aujourd’hui, alors que les conflits et les tensions sociales se multiplient, cette capacité à rapprocher les individus reste cruciale… et fragile. La paix ne relève pas seulement de la politique : elle dépend aussi de la manière dont nous nous relions aux autres et dont nous comprenons des réalités étrangères à la nôtre.

Crédit photo : jannoon028.

L’art a depuis longtemps démontré sa capacité à créer ces espaces de compréhension. Comme le rappelle le sociologue Pierre Bourdieu, la culture constitue un « espace de luttes »[1]. Dans ce sens, l’art n’est pas seulement un outil de résistance ou un objet à contempler : il peut être un espace actif de dialogue.

L’art en contexte de conflit

L’utilisation de l’art comme outil de dialogue pour sortir d’un conflit, ne date pas d’aujourd’hui. Dans les années 1990, à la sortie des conflits en Afrique du Sud, le théâtre a joué un rôle central dans la réconciliation, avec des pièces comme “The Island” permettant aux victimes et aux ancien·nes bourreaux de se retrouver autour d’une narration commune. Plus récemment, au Rwanda, des projets de création participative comme le “Gacaca Art Project” ont invité des communautés marquées par la violence à créer ensemble des œuvres collectives, offrant un espace pour exprimer et partager la douleur plutôt que de la laisser isolée[2]. Ces exemples illustrent un mécanisme bien documenté : l’art crée des conditions dans lesquelles des individus qui n’auraient jamais eu de raison de se rencontrer se retrouvent à partager une expérience commune. Cette expérience ne résout pas les conflits, mais elle peut contribuer à transformer les rapports sociaux entre les personnes concernées[3].

Les mécanismes en jeu

Les sciences sociales montrent que l’art peut réduire les préjugés intergroupes. Le psychologue Henri Tajfel a démontré que les êtres humains tendent naturellement à cloisonner les individus en groupes : « nous » et « eux », et à percevoir celles et ceux qui leur sont extérieur·es avec méfiance[4]. Cette tendance, connue sous le nom de « biais intergroupe », est l’un des facteurs les plus documentés dans la genèse et la perpétuation des conflits.

Or, la recherche en sciences sociales montre que l’art peut contribuer à atténuer ce biais. Le concept de « contact hypothétique » désigne la capacité à réduire les préjugés envers un groupe extérieur à travers des expériences artistiques, même lorsque le contact direct avec ce groupe n’a pas lieu[5]. Autrement dit, lire un roman sur une réalité encore inconnue, regarder un film ou participer à un spectacle peut avoir un effet similaire à celui d’une rencontre en personne, à toutes proportions gardées.

Ce potentiel explique pourquoi des organisations internationales comme l’UNESCO intègrent l’art dans leurs programmes de paix, reconnaissant que « la culture est un facteur indispensable dans la construction de la paix".

Mémoire et décolonisation de la paix

Il est d’autant plus essentiel de ne pas s’en tenir à une vision de la paix européocentrée telle qu’on la présente souvent : comme si la guerre était l’affaire des autres, et la paix un acquis naturel des sociétés européennes. Cette lecture implicite installe une frontière trompeuse entre des sociétés perçues comme « en conflit » et d’autres supposément pacifiées, invisibilisant à la fois les violences qui traversent l’Europe et les savoirs développés ailleurs pour y faire face.

Les processus de réconciliation post-conflit ne sont pourtant pas l’apanage des modèles occidentaux. De nombreuses sociétés ont développé leurs propres pratiques de travail de mémoire, ancrées dans des traditions artistiques et culturelles locales. En Afrique de l’Ouest, par exemple, les griots, ces gardiens de la mémoire collective, jouent depuis des siècles un rôle central dans la transmission des récits qui permettent à une communauté de se comprendre elle-même, y compris dans ses moments les plus douloureux[6].

Décoloniser la paix signifie donc aussi reconnaître ces formes de savoir et de création qui ne s’inscrivent pas dans les catégories culturelles européennes. Le chercheur Johan Galtung a introduit le concept de « la violence culturelle »[7] pour désigner la manière dont certaines sociétés imposent leurs normes, y compris celles qui sont liées à la représentation de la paix elle-même. Lorsque les seuls modèles de réconciliation qui sont donnés comme référence sont ceux qui proviennent du « Nord global » on risque de reproduire, même involontairement, cette forme de domination. L’art, lorsqu’il donne voix à des expériences marginalisées, peut justement contribuer à rompre ce récit dominant.

Et si on créait ensemble ?

À côté des œuvres qui sont données à contempler, il existe une forme d’art qui place les habitant·es au cœur du processus de création : l’art participatif. Dans ce modèle, il n’y a pas de distinction claire entre artiste et public. Les deux se retrouvent dans un espace partagé où chacun·e contribue à l’œuvre. Dans certaines villes, de nombreux projets d’art mural participatifs ont été menés avec des communautés issues de migrations. Ces projets, comme celui de Banksy à Calais en 2015, invitent les populations à se représenter elles-mêmes dans l’espace public[8]. Le résultat est une forme de visibilité qui contribue à rompre l’isolement et à créer un point de rencontre entre les habitant·es.

Ces projets ne sont pas sans tensions. Certain·es critiquent le risque de « folklorisation » que les œuvres créées ne deviennent qu’un décor, sans changement réel dans les rapports de pouvoir. Cette critique est légitime et doit être prise en compte dans la conception de ces projets. Pour que l’art participatif remplisse vraiment son rôle, il doit être accompagné d’un processus long, où les communautés concernées sont véritablement au centre des décisions, et non simplement utilisées comme main d’œuvre.

Un espace nécessaire, mais fragile

La capacité de l’art à créer ces espaces de dialogue n’est cependant pas garantie. Elle dépend d’un certain nombre de conditions : un environnement où l’art est valorisé et accessible, des ressources pour que ces projets puissent exister et durer, et une volonté politique pour les soutenir.

Or, comme l’illustrent les décisions récentes de la Fédération Wallonie-Bruxelles en matière de financement culturel, mentionnées dans l’article précédent, ces conditions ne sont pas toujours réunies[9]. Lorsque les budgets culturels sont réduits, les projets innovants, notamment ceux qui touchent des populations vulnérables, sont les premiers à être affectés. Le dialogue que l’art peut créer n’est possible que si l’art lui-même a les moyens de continuer d’exister.

Un choix collectif

L’art ne résoudra pas les conflits à lui seul. Mais il peut créer les conditions dans lesquelles des individus qui ne se comprendraient pas nécessairement, se retrouvent à partager une expérience et parfois, à se reconnaître l’un·e dans l’autre.

Dans un monde où les divisions s’approfondissent et où la paix devient un enjeu de plus en plus urgent, cultiver ces espaces de dialogue n’est pas un luxe. C’est une nécessité. Et pour ce faire, il nous incombe à tous·tes : citoyen·nes, institutionnel·les, artistes, de les soutenir, de les créer, et de leur donner la place qu’ils méritent.

Louise Lesoil.


[1] P. BOURDIEU, La Distinction : une critique sociale du jugement de goût, Gallimard, 1979

[2] GACACA ART PROJECT, « About », disponible sur : https://www.gacacaartproject.org

[3] A. FUGARD, J. KANI, N. NTSHONA, The Island, 1973 ; voir. également D. TAYLOR, « Theatre and Reconciliation in South Africa », Theatre Journal, 2001

[4] H. TAJFEL, J. TURNER, « An Integrative Theory of Intergroup Conflict », dans W. AUSTIN, S. WORCHEL (dir.), The Social Psychology of Intergroup Relations, Brooks/Cole, 1979

[5] E. KENNEY, « Contact hypothétique et réduction des préjugés », communication lors du congrès de l’APA, 2018

[6] P. ZUMTHOR, La Tradition orale, Gallimard, 1983 ; voy. également C. LAYE, L’Enfant noir, Gallimard, 1953.

[7] J. GALTUNG, « Cultural Violence », Journal of Peace Research, vol. 27, n°3, 1990

[8] BANKSY, « Calais, 2015 » ; JR, « Inside Out Project »

[9] RTBF, « Enseignement, culture, enfance, sports, recherche : voici les principales mesures d’économie de la Fédération Wallonie-Bruxelles », 10.10.2025, disponible sur : https://www.rtbf.be/article/budget-de-la-federation-wallonie-bruxelles-ou-les-economies-seront-elles-faites-11614016

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