« Le droit international est mort » Cette phrase est devenue récurrente, presque lassante. À chaque nouvelle crise, les mêmes interrogations surgissent : “ À quoi sert encore le droit international ?», «Existe-t-il encore? », «Les Nations unies ont-elles encore un rôle à jouer?».
À l’occasion de la Journée internationale de la paix, les conflits qui se poursuivent et s’enlisent nous rappellent la fragilité de cet idéal. De l’Ukraine aux territoires palestiniens occupés, du Soudan à la République démocratique du Congo, les situations diffèrent par leurs causes, leurs acteurs et leurs enjeux. Elles soulèvent pourtant une même question : le droit international constitue-t-il encore une limite commune ou est-il devenu un argument que chacun mobilise, interprète ou écarte selon ses intérêts du moment ?
Le doute ne naît pas seulement des événements. Il est aussi entretenu par les discours de certains dirigeants et dirigeantes. Interrogé au début de l’année 2026 sur les limites de l’action des États-Unis à l’étranger, Donald Trump affirmait que seule sa propre morale pouvait l’arrêter, avant d’expliquer qu’il n’avait pas besoin du droit international[1]. À elle seule, cette déclaration ne résume pas l’état de notre monde. Mais elle traduit une évolution préoccupante. Comme l’observe le professeur égyptien de droit international public Mohammad Mahmoud Mehran, le droit international traverse une crise de confiance. Lorsqu’une grande puissance laisse entendre que le droit peut s’effacer devant sa seule appréciation, elle affaiblit un peu plus l’idée qu’il existe des règles communes.
Le droit international n’a pourtant jamais eu pour vocation de faire disparaître les violences. Comme tout ordre juridique, il ne peut empêcher toutes les violations. Son ambition est plus modeste : fixer des limites communes et offrir un cadre dans lequel les États peuvent encore qualifier leurs actes, contester ceux des autres et régler leurs différends autrement que par le seul rapport de force.
C’est peut-être là sa fonction la plus précieuse : offrir l’un des derniers langages que les États continuent de partager[2]. Il fournit un vocabulaire commun : souveraineté, interdiction du recours à la force, légitime défense, protection des populations civiles, crimes de guerre, … qui permet d’exprimer les désaccords dans un cadre partagé plutôt que de les abandonner au seul rapport de force.
Ce qui se délite aujourd’hui n’est peut-être pas le droit lui-même, mais la confiance dans sa capacité à demeurer cette langue commune. Le droit ne vaut pas seulement par les textes qui le fondent : il repose aussi sur la conviction qu’il s’applique avec la même exigence à toutes et à tous. Or cette conviction vacille. Chaque nouvelle crise alimente le sentiment que les mêmes principes juridiques sont invoqués avec une rigueur variable selon les situations et les auteurs des violations.
Ce constat n’est pas nouveau. Le juriste kényan Makau Mutua soulignait qu’un ordre juridique qui se proclame universel ne peut conserver sa légitimité s’il est perçu comme appliqué de manière sélective[3]. Le danger est alors plus profond que la violation d’une règle particulière : c’est la possibilité même d’un langage commun qui s’érode.
Lorsque la justice internationale devient elle-même une cible
Le droit international ne repose pas uniquement sur des règles. Il repose aussi sur des institutions chargées de les interpréter, d’enquêter sur les violations et, lorsque c’est possible, d’en établir les responsabilités. Or ces institutions sont aujourd’hui fragilisées.
L’intensification des attaques contre la Cour pénale internationale (CPI) en est l’une des illustrations les plus préoccupantes. Les sanctions étatsuniennes visant des juges et des responsables de la Cour, les menaces de nouvelles mesures contre les organisations qui coopèrent avec elle ou encore les pressions exercées sur les États parties afin qu’ils se retirent du Statut de Rome ne traduisent pas seulement un désaccord politique avec certaines décisions. Elles remettent en cause la capacité même de la justice internationale à exercer sa mission.
Paradoxalement, ces attaques en disent long sur la place qu’occupe la Cour. On ne cherche pas à démanteler une institution sans influence. Si la CPI suscite autant de résistances, c’est précisément parce que ses enquêtes, ses mandats d’arrêt et ses décisions produisent des effets. Ils rappellent qu’aucun dirigeant ne devrait être placé au-dessus du droit[4].
Dans le même temps, plusieurs États ont choisi de quitter la Cour. Après le Burundi en 2017, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont notifié en 2026 leur retrait du Statut de Rome. Ces décisions traduisent la contestation d’une justice internationale perçue comme appliquant le droit de manière sélective. Que cette perception soit fondée ou non, ses conséquences sont réelles : dès lors qu’une juridiction est perçue par une partie des États comme l’instrument d’une justice sélective, sa capacité à incarner un universel s’en trouve fragilisée[5].
C’est là tout le paradoxe : au moment même où les conflits rendent plus nécessaires des règles capables de dépasser les rapports de force, les institutions chargées de leur donner corps voient leur légitimité contestée.
Le droit, une des premières conditions de la paix
La Journée internationale de la paix ne devrait pas être seulement l’occasion d’appeler à la cessation des hostilités. Elle devrait aussi inviter à réfléchir aux conditions d’une paix durable : des règles communes, des institutions capables de les interpréter et une volonté politique d’appliquer les normes avec la même exigence, quels que soient les États concernés.
Cette responsabilité incombe d’abord aux gouvernements. Défendre le droit international suppose de le défendre avec la même constance, y compris lorsqu’il s’applique à ses alliés.
Elle incombe aussi aux médias. Parce que le droit est aussi un langage, les mots employés pour décrire les conflits ne sont jamais anodins : ils peuvent éclairer les responsabilités comme contribuer à les brouiller. Une attaque ne devient pas légale parce qu’elle est qualifiée d’« opération ».
Elle incombe enfin aux citoyens et citoyennes, qui peuvent refuser les indignations sélectives et exiger de leurs représentants la même cohérence juridique, quelles que soient les victimes ou les auteurs des violations.
La question n’est donc pas de savoir si le droit international est parfait. Il ne l’a jamais été. La véritable question est de savoir ce qui le remplacera si nous cessons collectivement d’y croire.
Louise Lesoil
[1] New York Times, entretien de Donald Trump du 7 janvier 2026, publié le 8 janvier 2026.
[2] Nations-Unies, L’État de droit international, dernière digue avant « la loi de la jungle », ONU Info, 26 janvier 2026.
[3] MUTUA Makau, Human Rights Standards Hegemony, Law, and Politics, 2016.
[4] FIDH, Les États-Unis intensifient leur attaque contre la Cour pénale internationale, 20 juillet 2026.
[5] NGARURA KANZEA Alène, Ce que les retraits du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Cour pénale internationale révèlent de la diffusion autoritaire, ULB, 20 juillet 2026.




