Démocratie congolaise : un corps sans cœur ?

« La démocratie s’est développée parce que des masses de personnes se sont organisées collectivement pour la demander » Qu’en est-il lorsque ce n’est pas le cas ?

La démocratie congolaise actuelle a été fondée sur des bases très bancales. Il s’agit d’un des éléments expliquant les écueils démocratiques présents.

La démocratie est probablement « la coqueluche » des systèmes politiques à l’époque contemporaine. Nous pouvons facilement le remarquer dans les discours politiques, les informations quotidiennes ou les conversations informelles. Il semble que la démocratie obtient un tel consensus dans notre société que sa suprématie politique est devenue un acquis. A bien des égards, ce constat est positif. En effet, ce système, comme mentionné dans l’Etude de Justice & Paix portant sur le Bien commun, reste « le moins mauvais des systèmes politiques, le seul à même de garantir les conditions nécessaires au bien commun ». La valeur intrinsèque de ce système se retrouve dans sa consécration de la discussion ou débat public qui « garantit des espaces de libertés fondamentales : celles de pouvoir s’exprimer, de penser et d’agir sur le destin de sa communauté politique ». Néanmoins, les vertus de ce système pourraient-elles justifier son imposition ? Intuitivement, nous avons envie de répondre négativement. Pourtant, cette analyse nous familiarisera avec la notion que plusieurs pays, notamment en Afrique Subsaharienne, ont adopté le système démocratique par coercition. A travers l’exemple de la République Démocratique du Congo (RDC), nous allons nous pencher sur cette réalité souvent occultée qui, pourtant, à notre sens, renseigne quelque peu sur certains écueils démocratiques contemporains.

Les vagues de démocratisation

« Vague de démocratisation » est un concept introduit par le politologue américain, Samuel Huntington[1], au début des années 1990. Etant donné que son travail avait un but explicatif et non théorique, il existe plusieurs approches théoriques attachées à ce concept. Ici, nous optons pour l’approche selon laquelle une vague de démocratisation est « un ensemble cohérent de transitions démocratiques liées les unes aux autres »[2]. Vsevolod Gunitskiy, politologue et professeur à l’Université de Toronto, nous explique que : « les marques de fabriques des évolutions démocratiques [les plus récentes]sont des épisodes de grands bouleversements et non pas des changements stables et progressifs »[3]. Les vagues de démocratisation, qui peuvent être comprises comme des périodes de transitions démocratiques importantes, sont donc liées à ces périodes de grands bouleversements. Gunitskiy précise alors que cela provient du fait que ceux-ci sont synonymes de changements brusques dans la distribution du pouvoir. Ces changements créent alors des conjonctures avantageuses pour l’expansion des régimes politiques des pays hégémons qui s’avèrent être des démocraties. Gunitskiy présente trois différents mécanismes d’imposition de régime politique du nouvel hégémon : « la coercition, l’influence et l’émulation »[4]. Le premier se réfère à la capacité, tant en termes de puissance (soldats et armes) que d’opportunités, d’intervenir militairement. Concernant l’influence, l’auteur se repose sur la capacité à étendre les réseaux d’échanges commerciaux et de patronage créant des « opportunités d’altérer significativement les préférences institutionnelles et les dynamiques de pouvoir des coalitions au sein de plusieurs pays à la fois »[5]. Pour le dernier mécanisme, Gunitskiy résume cela en ces termes : « le succès est contagieux »[6]. En d’autres mots, la victoire et donc la réussite du régime hégémonique inspire les autres nations et le rend attractif.

Ces trois mécanismes réunis ensemble, avant même leurs enclenchements conscients et délibérés, confèrent à l’hégémon un pouvoir persuasif assez considérable. Cependant, autant les deux premiers mécanismes sont assez explicites sur l’aspect contraignant, autant le dernier est un peu plus subtil. Effectivement, ce n’est que par l’introduction du concept de violence symbolique que la contrainte se révèle. Pierre Bourdieu, éminent sociologue français, définit la violence symbolique comme « le pouvoir d’imposer un système de pensée comme légitime à une population ‘dominée’, par le biais de l’éducation et des médias »[7]. Il s’agit d’une notion reconnue dans les sciences sociales qui désigne « une forme de violence peu visible et non physique, qui s’exprime à travers les normes sociales et qui s’observe dans les structures sociales ». Elle apparait au travers d’une imposition des normes du groupe dominant sur celles du groupe dominé. Le désir de ressembler à l’hégémon n’est pas innocent, mais provient des rapports de domination qui se manifestent au travers de la construction des préférences politiques conscientes ou parfois même inconscientes.

L’examen attentif de ces périodes de grands bouleversements nous donnera des informations intéressantes sur le sujet qui nous intéresse dans cette analyse, c’est-à-dire les transitions démocratiques dans le monde. L’un de ces grands changements fut la fin de la guerre froide. En effet, cet évènement fut très significatif, car il annonça la fin de l’ère bipolaire, avec d’un côté, les alliés des Américains et de leur idéologie de démocratie libérale et de l’autre, les alliés des Soviétiques et de leur idéologie communiste. La fin de la guerre froide fut en quelque sorte l’avènement de l’hégémonie américaine. Cette suprématie politique offre au nouvel hégémon « des incitatifs et des opportunités d’imposer des réformes domestiques à de nombreux pays afin de reproduire les caractéristiques institutionnelles de son propre régime »[8].

Le cas de la RDC

Avant de nous pencher sur le cas de la RDC, il est important de donner une précision : Pour le moment, les études dénombrent trois vagues de démocratisation, chacune liée à un choc international. Nous allons nous intéresser à la troisième vague en particulier, car elle implique la démocratisation de la République Démocratique du Congo. Cette troisième vague est celle qui succède le grand bouleversement que nous avons évoqué précédemment, c’est-à-dire la fin de la guerre froide au début des années 1990. Comme explicité ci-dessus, ce choc propulsa les Etats-Unis d’Amérique au rang d’hégémon international après la chute de son adversaire, l’Union Soviétique.

La RDC, autrefois connue sous le nom de Zaïre, était sous l’autorité de Mobutu Sese Seko depuis plus de 20 ans. Officiellement présenté comme son président, nous pouvons considérer que Mobutu était bien un dictateur étant donné qu’il s’était attribué le monopole du pouvoir. Mobutu s’était hissé à cette position notamment au travers de ruses et stratagèmes dans les heures troubles du début de la République démocratique du Congo entre les années 1960 et 1965, mais surtout grâce à l’aide de ses puissants alliés américains et belges. Les premiers craignaient que le pays ne tombe sous l’influence soviétique par l’entremise de Patrice Emery Lumumba, premier Premier Ministre congolais à la suite de l’indépendance du pays en 1960, tandis que les seconds souhaitaient se débarrasser de ce dernier pour ses positions radicales à l’encontre de l’ancienne autorité coloniale. Ces alliances, Mobutu les chérit, particulièrement celle avec les Américains. Il reconnaissait l’importance cruciale de cette alliance dans sa capacité à maintenir son autorité domestique, car les USA étaient l’une des deux superpuissances mondiales. Seulement, arrivés à la fin de la guerre froide, la politique américaine n’était plus conduite par la peur de l’expansion communiste, mais plutôt par une campagne de promotion, ou plus précisément d’imposition intensive de la démocratie libérale. Sous l’effet persuasif des mécanismes d’imposition de régime évoqués précédemment, Mobutu concéda de lancer des grandes réformes politiques dites démocratiques en cédant son pouvoir politique à une assemblée nationale et en nommant un gouvernement transitionnel qui aurait pour objectif principal l’organisation d’élections. Au travers de cet exemple, on constate que plutôt que de s’être développée parce que « des masses de personnes se sont organisées collectivement pour la demander »[9], la démocratie congolaise a plutôt été « le résultat des fluctuations au sein du système politique internationale »[10]. Ses fluctuations ont entraîné Mobutu à réformer le système politique congolais afin de correspondre aux caractéristiques du nouvel hégémon et instaurer ce que nous allons appeler une faible démocratie.

Il faut savoir qu’à cette époque, « l’école de la démocratisation », un courant de pensée politique américain ayant fortement inspiré les politiques interventionnistes américaines dans les années 1990 et 2000, affirmait que « les transitions politiques vers un gouvernement plus ouvert pouvaient se dérouler dans pratiquement n’importe quelles conditions sociales, historiques et structurelles tant que les conditions politiques, c’est-à-dire la construction d’institutions démocratiques adéquates, sont gérées par des élites politiques locales et des acteurs internationaux puissants »[11]. Ce courant était également fondé sur « la croyance que les processus électoraux peuvent considérablement résoudre les conflits violents et apaiser les tensions internes et que les pays sortant d’un régime autoritaire avaient tendance à se diriger vers un régime démocratique. Cette perspective se reflète dans la notion occidentale courante du pouvoir transformateur inné du système démocratique, mise en évidence par les interprétations des médias traditionnels »[12]. En d’autres mots, il s’agit de la croyance que la démocratie peut être reproduite dans n’importe quel contexte parce qu’elle possède le pouvoir de transformer l’ordre systémique en place dans n’importe quel pays, jusqu’à éradiquer l’une des caractéristiques de cet ordre, comme par exemple les conflits violents dans le cas de la RDC. Force est de constater que ce type de reproduction démocratique n’a pas réussi à éradiquer les conflits violents en RDC, ou même dans d’autres pays comme l’Iraq ou l‘Afghanistan, pour citer d’autres exemples. Cela remet significativement en doute le pouvoir transformateur de la démocratie. En conséquence, nous pouvons rejeter la notion qui affirme qu’une rigoureuse reproduction de la démocratie dans n’importe quel contexte nécessite essentiellement qu’une bonne gestion politique de transition de régime. En effet, l’instauration de la démocratie implique plusieurs conditions essentielles supplémentaires, notamment la souveraineté du peuple et sa participation massive.

Un corps démocratique affaibli

La démocratie congolaise actuelle provient directement des réformes mobutistes des années 1990. Or, comme nous avons pu le voir, ces réformes démocratiques, encouragées par les Américains et qui devaient transformer le pays jusqu’à sa moelle, n’ont pas eu les effets escomptés. Nous constatons la pérennisation de nombreux écueils démocratiques, notamment, et dans bien trop de cas, l’absence despaces de libertés fondamentales : celles de pouvoir s’exprimer, de penser et d’agir sur le destin de sa communauté politique. Fort de notre analyse, nous pouvons admettre qu’il est normal que la mise à l’exercice démocratique coince et régulièrement sur des questions fondamentales. Comment peut-on attendre d’un corps humain de se mouvoir sans les battements de son cœur ? De la même manière, il est impossible pour la démocratie congolaise de se mouvoir à plein régime sans son cœur qui n’est autre que son peuple. Sans l’expression quotidienne de sa volonté politique et sans sa participation massive dans la chose publique, en d’autres termes la république, il est difficile d’envisager une démocratie congolaise en bonne santé…

Emmanuel Tshimanga.


[1] Huntington, S., 1993. The third wave: Democratization in the Late Twentieth Century. Norman, Oklah.: University of Oklahoma.

[2] Kurzman, C., 1998. Waves of democratization. Studies in Comparative International Development, 33(1), pp.42-64.

[3] Gunitsky, V., 2014. From Shocks to Waves: Hegemonic Transitions and Democratization in the Twentieth Century. SSRN Electronic Journal.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Bourdieu, P. and Passeron, J., 1970. La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement. France: Les Editions de Minuit.

[8] Gunitsky, V., 2014. From Shocks to Waves: Hegemonic Transitions and Democratization in the Twentieth Century. SSRN Electronic Journal.

[9] Arias, E. and Goldstein, D., 2010. Violent democracies in Latin America. Durham: Duke University Press, p.15.

[10] Gunitsky, V., 2014. From Shocks to Waves: Hegemonic Transitions and Democratization in the Twentieth Century. SSRN Electronic Journal.

[11] Arias, E. and Goldstein, D., 2010. Violent democracies in Latin America. Durham: Duke University Press, p.7.

[12] Ibid.

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