Les acteurs jeunesse face aux défis sociétaux et planétaires

Pour une culture de l’entraide

Les crises écologiques et sociales procèdent d’un imaginaire qui valorise les valeurs de compétition et d’exploitation. Pour être à la hauteur des défis de notre temps, Il importe au contraire de développer une culture de « l’entraide » auprès des jeunes.

Quels sont les défis sociétaux et planétaires pour les acteurs éducatifs ? Telle était la question d’une journée de réflexion organisée par le Secteur de Jeunesse de la FWB, au Palais des Congrès de Liège, le 21 octobre 2019, à destination des « acteurs jeunesse ». A cette occasion, La Commission Justice et Paix était invitée à inaugurer la rencontre, lors d’une grande conférence, en compagnie de la journaliste Yasmine Boudaka et de François Gemenne, spécialiste des questions de géopolitique et d’environnement.

Cette question est tellement large et les défis de notre époque tellement nombreux, urgents, et interdépendants qu’il s’avèrait difficile d’opérer un choix. Dans un premier temps, nous étions évidemment tentés de parler défis écologiques qui sont urgents et déterminants pour l’avenir de l’humanité. La lutte contre le réchauffement climatique, l’effondrement de la diversité, mais également la lutte contre la dégradation des écosystèmes ou de certaines ressources naturelles dont dépendent les êtres humains pour assurer leurs besoins de base. Mais si on prend le mot « écologie », au sens plus large, on peut évoquer la crise de la relation que nous entretenons avec les membres de notre société, les inégalités, la perte de sens générée par le monde du travail ou encore la crise de la relation que nous entretenons avec les membres de notre société.

Toutefois, si on considère en même temps l’ensemble des crises que notre monde traverse, il apparaît que l’épuisement de la nature et l’épuisement social ont une source commune : un imaginaire culturel, un courant de pensée qui valorise les valeurs de compétition, de concurrence, de croissance, de productivité, d’exploitation voire de cupidité. Dès lors, c’est seulement si on change notre imaginaire, notre approche du monde, en développant notamment une culture de l’entraide, que nous serons à la hauteur des immenses défis écologiques et sociaux de notre temps. Et pour ce faire, tout acteur éducatif a un grand rôle à jouer.

Une culture de l’entraide

Il s’agit donc de développer chez les jeunes, une culture de l’entraide, de la coopération, de la solidarité. Or, beaucoup d’enfants évoluent encore dans des institutions qui, de façon structurelle, ne stimulent pas ces valeurs. Dans bon nombre d’écoles, les jeunes sont encore valorisés essentiellement en fonction de leurs seules performances individuelles dans des matières scolaires. Le sens de la justice, du bien commun ou de la solidarité, condition nécessaire à l’émergence d’une société meilleure, est trop peu encouragé dans la « vie scolaire ». Les logiques de classement, de réorientation, de division, d’évaluation individuelle ou de performance sont encore prédominantes. Dans beaucoup d’écoles, quelles que soient les relations d’amitié que les jeunes peuvent nouer, chacun travaille surtout pour ses points, sa réussite. Il ne s’agit pas de jeter la pierre aux jeunes, car ceux-ci évoluent selon les normes qu’on leur impose. C’est d’ailleurs également le cas pour les enseignant.e.s et les éducateurs ou éducatrices. Ces dernier.e.s n’ont pas toujours une grande marge de manœuvre par rapport à une institution lourde. Enfin, à travers ce regard critique sur l’école, je ne voudrais pas minimiser les nombreuses alternatives, initiatives porteuses d’espoir que mettent en place des acteurs scolaires, à contre-courant parfois des exigences institutionnelles.

Mais en dehors de l’école également, les mécanismes de solidarité et d’entraide sont attaqués de toutes parts. Les technologies du numérique isolent les individus derrière les écrans, réduisent la richesse des relations à de simples connexions. L’industrie publicitaire nous persuade aussi que le bonheur se trouve dans les désirs individuels créés par la société de consommation. La culture méritocratique valorise l’« autonomie de l’individu », le « développement personnel », l’idée selon laquelle chacun est responsable de son propre bonheur. Enfin, dans de nombreux secteurs professionnels, sont cultivées les valeurs de concurrence, de compétitivité et de profit. Tout cet imaginaire entretenu par l’économie de marché néolibérale nous imprègne toutes et tous.

Tout l’enjeu éducatif consiste donc à décoloniser notre esprit et créer un autre imaginaire.

L’entraide, un facteur de résilience

Mais pourquoi développer le sens de l’entraide ? La première raison, c’est que les liens, les rapports de solidarité apportent de la joie. Il est prouvé que les êtres humains sont plus épanouis, émancipés, lorsqu’ils sont inscrits dans des réseaux d’entraide et de solidarité forts. Tous les êtres humains, quelle que soit leur culture d’origine, expérimentent la chaleur, le réconfort, la sérénité des liens d’entraide. Comme pour les autres mammifères, l’isolement convient mal aux êtres humains.

La seconde raison est que l’entraide est un facteur de résilience. A l’échelle d’une personne, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik a montré qu’une personne engagée dans des liens d’entraide forts, a plus de chances de se relever d’un traumatisme, d’une grande difficulté ou d’un deuil [1]. L’entraide que l’on expérimente constitue une ressource qui nous permet de rebondir en cas de coup dur dans la vie.

A l’échelle des sociétés, c’est la même chose. Plus il y a une grande culture de l’entraide, de la coopération dans une société, plus celle-ci a des chances de pouvoir se relever après une catastrophe. Or, face aux dérèglements climatiques en cours et à venir, la montée des nationalismes et des inégalités, nous avons plus que jamais besoin de recréer des liens de solidarité solides pour traverser la période de troubles qui risque de s’aggraver dans les années qui viennent. Cette idée est développée par Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, dans leur ouvrage « L’entraide, l’autre loi de la jungle » [2] . Lorsqu’on parle de lutte contre le réchauffement climatique, on parle souvent de solutions techniques (panneaux solaires, éoliennes, isolement des bâtiments, plantation d’arbres…etc.), mais on parle rarement des attitudes sociales nécessaires à un tel défi. Si on ne travaille pas sur cette culture de l’entraide et de la solidarité, face aux chocs sociaux écologiques, ce sont les courants individualistes, identitaires, nationalistes qui risquent de remporter la mise, et d’entraîner le monde vers le chaos.

Les ingrédients de l’entraide

Au moins trois ingrédients sont essentiels pour créer une culture de l’entraide. Tout d’abord, la confiance. Tout jeune va pouvoir accepter de l’aide et offrir de l’aide, à partir du moment où un rapport de confiance s’est établi entre les membres du groupe avec lesquels il vit. Cette confiance passera par des attitudes de respect, d’écoute, d’ouverture, de générosité, de compassion, d’authenticité… etc. Comme acteur éducatif, on doit évidemment encourager ces valeurs.

Deuxièmement, il s’agit de développer le goût des jeunes pour la justice. Des chercheurs de L’Université Yale aux Etats-Unis ont mis en évidence le fait que dans toute communauté où les inégalités sont visibles, le niveau d’entraide diminue. Un sentiment d’injustice crée des réactions antisociales très fortes [3]. Or, comme nous le savons, nous vivons dans un monde particulièrement inégalitaire. L’écart entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser. Mais rien n’est perdu, inverser la tendance, développer le sens de la justice auprès des jeunes est possible car les enfants ont une perception intuitive des injustices. Ces derniers nous le rappellent d’ailleurs lorsque nous manquons d’équité envers eux. Il est nécessaire d’accompagner ce sens inné de la justice pour en faire une valeur durable et cardinale de leur vie. Cet apprentissage de la justice passe notamment par l’intégration des valeurs démocratiques. Participer ensemble, à la construction de règles communes, favorise le développement de la justice. A ce sujet, les mouvements de jeunesse, les associations en éducation permanente ou les écoles de devoirs peuvent être des sources d’inspiration pour l’école.

Enfin, pour développer l’entraide, il est nécessaire de développer chez les jeunes de grandes capacités d’attention, aux autres et au monde. Structurer sa pensée, développer sa mémoire et le sens de l’empathie, nécessaires à la vie en communauté, supposent une grande capacité d’attention, de la lenteur, de l’écoute ou de la patience. Derrière toute entraide, il y a une prise de conscience, une grande capacité d’attention.

Or, les technologies numériques, comme les smartphones, ne nous laissent aucun répit. Elles opèrent leur pouvoir magnétique en permanence, les week-ends, les jours de vacances, dans les transports en commun, pendant les moments de repas, au travail, à l’école où les professeurs ont de plus en plus de mal à les contenir en dehors du cadre scolaire. Même les moments dédiés au sommeil sont sous l’emprise des écrans. Les alertes, les messages, les notifications, les stimuli électroniques tiennent le monde en éveil. Dans ce contexte, les moments de déconnexion où le cerveau peut se reposer, l’imagination vagabonder, des liens sociaux forts se tisser, deviennent moins fréquents à mesure que le temps d’exposition aux écrans augmente. A rebours, de la tendance actuelle, il me semble essentiel que les acteurs de jeunesse offrent aux jeunes de longs moments de déconnexion, en travaillant davantage sur la qualité que sur la quantité des relations.

Conclusion

En définitive, les solutions techniques ne seront pas suffisantes pour relever les défis sociaux et environnementaux auxquels nous faisons face. C’est une révolution culturelle plus globale dont nous avons besoin. Le monde moderne et ses impasses se sont construits sur un idéal de production, d’exploitation et de concurrence. La société soutenable à laquelle nous aspirons s’appuiera sur les valeurs de sobriété, d’entraide et de coopération. Aux acteurs de jeunesse d’y contribuer.

Valéry Witsel.


Notes

[1Boris Cyrulnik, La nuit, j’écrirai des soleils, Editions Odile Jacobs, “OJ- Psychologie”, 2019.

[2Gauthier Chapelle et Pablo Servigne, L’entraide, l’autre loi de la jungle, Les Liens qui Libèrent, 2019.

[3Ibid, p. 155.

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