La 5G à l’heure du Covid-19

La stratégie du choc

Toutes les grandes crises de ces dernières décennies ont offert un espace de conquête à l’ultralibéralisme. Qu’en est-il au sujet de la crise sanitaire majeure que représente la propagation du Covid-19 ? Focus sur la 5G.

Toutes les grandes crises de ces dernières décennies ont offert un espace de conquête à l’ultralibéralisme. A travers l’expression « stratégie du choc [1] », Naomi Klein, journaliste canadienne, a montré comment le capitalisme contemporain a progressé peu à peu sur les décombres de l’effondrement de l’URSS en 1989, l’ouragan Katerina en 2004 ou la crise financière de 2008. Dans les situations de grande crise, sous état de chocs physiques ou psychologiques, les citoyen.ne.s éprouvent des difficultés à défendre leurs droits face aux grandes puissances économiques et financières.

Avant d’être l’objet d’un essai critique, la « stratégie du choc » est l’œuvre de l’économiste ultralibéral, Milton Friedman, qui a encouragé des décideurs politiques du monde entier à profiter des grandes crises (guerres, coups d’Etat ou chocs économiques) pour accélérer l’économie néolibérale.

« Seule une crise réelle – ou perçue – produit de véritables changements. Lorsque cette crise survient, les mesures prises dépendent des idées qui traînent dans l’air. [2] »

Qu’en est-il au sujet de la crise sanitaire majeure que représente la propagation du Covid-19 ? Devons-nous craindre des offensives ultralibérales à cette occasion ?
Si nous manquons encore de recul pour répondre définitivement à cette question, le lancement par Proximus de la 5G dans 30 communes de Belgique, à partir du 31 mars, est particulièrement indécent. Pour rappel, en 2019, plus de 170 000 personnes ont signé une pétition internationale contre la 5G. Le 25 janvier 2020, plusieurs centaines de personnes ont manifesté dans les rues de Bruxelles pour mettre en évidence les risques sanitaires, sociaux et écologiques majeurs du déploiement de cette technologie de télécommunication sans fil.

Destruction sociale, sanitaire et écologique

En 2020, selon le Shift Project [3], les technologies numériques représentent plus 4% des émissions de Gaz à effet de serre, responsables du réchauffement climatique . C’est deux fois plus qu’en 2007. Par ailleurs, l’extraction des minerais à la base des équipements numériques et des objets connectés détruit un peu plus, chaque jour, des écosystèmes entiers et les conditions de vie des communautés de personnes qui vivent à proximité des sites miniers [4]. Tout cela contribue à la destruction globale sans précédent des équilibres écologiques, laquelle entraine l’humanité entière vers des catastrophes pour lesquelles il n’existe aucun vaccin possible.

Au niveau sanitaire, plusieurs études ont montré que les ondes électromagnétiques auxquelles nous sommes exposés affectent les êtres vivants. Plus de 170 scientifiques et professionnels de la santé internationaux demandent d’ailleurs un moratoire sur le déploiement de la 5G, tant qu’une étude sérieuse et indépendante n’a pas été réalisée sur les effets des ondes électromagnétiques . Selon ces experts de la santé, l’exposition à ces ondes fait courir, entre autres, des risques liés au cancer, à la perturbation du sommeil, aux troubles neurologiques et cardiaques. A l’heure où nous applaudissons en chœur les infirmier.e.s et médecin.e.s pour leur combat admirable contre le Covid-19, nous ferions bien de considérer leur parole sur l’ensemble des enjeux de santé.

L’accélération du nombre de pandémies dans le monde, en raison notamment de la destruction des écosystèmes, devrait aussi inspirer un sursaut de sagesse chez nos responsables politiques. Au lieu de cela, avec le déploiement de la 5G, aux seuls bénéfices des grandes entreprises privées, nous gardons le même cap, en appuyant sur l’accélérateur avec ravissement. Comme pour la crise financière de 2008, avec la 5G, les bénéfices risquent d’être privatisés et les dégâts assumés par la collectivité.

Le passage en force

Par ailleurs, le timing du lancement de la 5G est particulièrement choquant. Avec cette crise sanitaire, beaucoup de personnes souffrent, soit des conséquences directes de la maladie, soit des mesures de confinement. Dès lors, en cette époque particulière, les citoyen.ne.s, vulnérables, ont peu de ressources physiques et mentales pour s’opposer à cette décision.

Aussi, les mesures de confinement empêchent les personnes et les associations d’exercer pleinement leurs libres droits de circulation, d’association ou de manifestation dans l’espace public. Autrement dit, en ce moment, des piliers fondamentaux d’une démocratie sont suspendus. Nous ne remettons pas en question le confinement, il est nécessaire pour sauver des vies, mais il est scandaleux que celui-ci soit instrumentalisé pour permettre le passage en force d’une politique aussi contestable et dangereuse que le déploiement de la 5G, même sous une version « light », à travers les ondes de fréquence existantes. Si nous laissons une porte entre-ouverte aux nouvelles technologies numériques, nous savons, sur base de l’expérience de ces dernières décennies, qu’un recul en arrière sera inenvisageable.

Pour une sortie de crise vers le haut

Face à ce danger imminent, toutes les communes et citoyen.ne.s concerné.e.s peuvent s’opposer au déploiement de la 5G, comme c’est le cas d’Ottignies-Louvain-la-Neuve et Wavre. Pourquoi ne pas se déclarer « commune hors 5G », à l’instar des communes « Hors TTIP-CETA », en 2016 ? Toute personne peut également signer la pétition « Non à la 5G », lancée par collectif « STOP 5G » sur leur site internet .

De manière globale, la crise sanitaire actuelle met en évidence les impasses de la mondialisation néolibérale, à tous les niveaux. Sonia Shah, journaliste américaine, a montré comment la destruction de la faune et de la flore sauvage constitue un facteur d’accélération des pandémies . Ce même système économique a également favorisé une économie à flux tendu, ultraspécialisée, conduisant l’ensemble des pays du monde à délaisser la production de produits de première nécessité comme les masques. Il est fort probable que les crises à venir, liées au réchauffement climatique, entre autres, mettront à jour le manque de résilience alimentaire de nos systèmes de production. Enfin, les logiques néolibérales ont conduit la plupart des pays de la planète à désinvestir dans des secteurs publics fondamentaux comme la recherche fondamentale et la santé. En conséquence, nous n’avons pas de vaccin contre le coronavirus et des hôpitaux du monde entier souffrent des manques de moyens engendrés par les mesures d’austérité. Et en même temps, les inégalités n’ont jamais aussi importantes dans l’Histoire de l’humanité.

Crise sanitaire, crise écologique, crise sociale, crise de la relation, crise existentielle… Tout est lié. Il est plus que temps d’avoir une compréhension holistique des chocs que nous affrontons pour changer radicalement de paradigme.

Tout n’est pas perdu. La crise sanitaire et le ralentissement des rythmes qui s’accompagnent nous offrent une occasion pour nous recentrer sur l’essentiel et construire collectivement un autre modèle de société, solidaire, écologique et démocratique. C’est également l’occasion de poser les bases d’un autre rapport à la technologie. Mais tout cela ne sera possible que si nous affichons une résistance commune aux opportunistes de « la stratégie du choc ».

Valéry Witsel.


Notes

[1Naomi Klein, La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Knopf Canada, 2007. Naomi Klein a également appliqué l’expression « La stratégie du choc » à différentes crises qui ont suivi la sortie de cet ouvrage, comme la crise financière de 2008.

[2Milton Friedman, Capitalisme et liberté, University of Chicago Press, 1962.

[3Le Shift Project est un think tank dont l’objectif est d’élaborer une société décarbonée en France en Europe.

[4Voir les nombreuses analyses et études de la Commission Justice et Paix à ce sujet.

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