L’accès à l’eau potable, matière non résolue en Amérique latine ?

Aujourd’hui encore, des millions de Latino-américains se voient privés de leur droit fondamental d’accès à l’eau potable. Cette situation peut s’expliquer notamment d’une part, par l’existence d’un système tarifaire complexe qui entrave l’accessibilité à l’eau, et d’autre part par la difficulté d’avoir une eau de qualité en raison de la forte activité industrielle qui pollue les sources d’eau de la région.

Une distribution d’eau asymétrique

Près de 222 millions de Latino-américains n’ont aujourd’hui encore pas accès à des services d’eau potable. Cette situation résulte souvent de l’inexistence de services de distribution d’eau, ou de leur éloignement des zones couvertes, et se conjugue au fait que l’eau est souvent contaminée par des produits chimiques (voir article de l’OMS).

En ce qui concerne l’assainissement, la situation est alarmante puisque près de 89 millions de personnes de la région ne disposent pas de ce service élémentaire (voir rapport de l’UNESCO). En d’autres termes, ces habitants n’ont pas accès à la technologie qui assure l’évacuation hygiénique des excréments et eaux ménagères.
Pour faire face à l’inaccessibilité d’une eau de qualité, les habitants sont contraints de se tourner vers d’autres alternatives comme : les puits individuels ou la collecte directe dans les rivières. Mais, ces solutions ne sont pas durables et constituent des réels risques pour la santé. Selon l’Organisation Panaméricaine de la Santé (OPS), la région enregistre annuellement 150.000 décès liés aux maladies hydriques (provoquées par des eaux contaminées ou non traitées) comme le choléra ou la malaria (voir article de l’OPS).

Par ailleurs, les pays de la région ont du mal à réduire les écarts entre les villes et les campagnes. En effet, la majorité des personnes n’ayant pas accès aux services d’approvisionnement en eau et d’assainissement ont des revenus faibles et vivent dans les zones rurales. Cette situation touche davantage les populations indigènes et les afro-descendants car ils représentent les franges de la société les plus pauvres (voir article du CEPAL).

L’industrie au détriment de la population

Un des grands problèmes du sous-continent est l’impact des secteurs agricole et industriel sur les ressources hydriques. Ils consomment respectivement 50% et 20% de l’eau produite localement. Par conséquent, seuls 30% de l’eau consommable de la région est destinée à l’usage domestique.

L’exemple le plus frappant est celui du Mexique où la société Coca-Cola a négocié avec les autorités un accès à 27 concessions sur l’ensemble du territoire pour y pomper de l’eau afin de produire sa célèbre boisson. C’est en 2003 et pendant le gouvernement de Vicente Fox - aussi ancien directeur de Coca-Cola Mexique - que la compagnie obtient ces concessions et ce pour une période allant parfois jusqu’à 50 ans.

Une des principales usines de la société se situe à Chipas au sud du Mexique. Cette région est naturellement riche en ressources hydriques mais paradoxalement ses habitants souffrent du manque d’eau. Cela peut notamment s’expliquer par le fait que Coca-Cola pompe dans cette zone plus de 100 millions de litres d’eau chaque année (voir l’article du Reporterre). Le contrôle exercé par la multinationale sur les ressources naturelles mexicaines constitue un double danger. Cette surexploitation des ressources hydriques assèche les réserves disponibles et conduira inexorablement à une pénurie d’eau à terme. Plus grave encore : cela prive les populations locales de leur droit d’accès à l’eau potable, un besoin que nous savons nécessaire.

Le service de distribution d’eau potable, à quel prix ?

Sur le continent, les coûts associés au service d’eau varient d’un pays à l’autre : les tarifs oscillent entre $0,39 (Argentine) et $2,06 (Uruguay) par mètre cube d’eau consommée (voir publication de la Banco Interamericano de Desarello).
La majorité des entreprises de distribution d’eau potable de la région appliquent un système tarifaire à deux composantes :

  • Tarification par blocs croissants (voir BID)  : ce système implique une augmentation des tarifs en fonction du taux de consommation d’eau. Cette méthode est appliquée dans la plupart des pays en développement.
  • Coût fixe (voir CEPAL)  : montant stable qui ne dépend pas du volume d’eau consommée. En utilisant cet élément tarifaire, l’Amérique Latine s’érige comme une exception par rap-port aux autres régions émergentes. Elle occupe la troisième place dans l’utilisation des coûts fixes, dépassée seulement par l’Europe occidentale et l’Amérique du Nord.

L’application de ces deux composantes rend le système tarifaire des pays latino-américains particulièrement complexe et inefficace puisqu’il accentue les inégalités au sein de la population. En effet, ce mécanisme croisé des blocs croissants et des coûts fixes a pour conséquence des factures exorbitantes pour les foyers qui consomment de grands volumes d’eau. Cette situation est surtout problématique pour les familles nombreuses à faibles revenus et qui sont celles qui nécessitent des quantités d’eau plus élevées afin de satisfaire leurs besoins de base. De ce fait, les consommateurs les plus pauvres, n’arrivant plus à payer leurs factures, se trouvent souvent exclus du service de distribution d’eau potable.

L’exception chilienne

La plupart des Constitutions latino-américaines reconnaissent l’eau comme un bien commun et attribuent à l’État la responsabilité de sa gestion. Outre cela, il existe des cadres réglementaires promouvant la participation du secteur privé dans les services de distribution d’eau, et ce à une échelle qui varie en fonction des pays mais qui reste assez faible. Le Chili fait néanmoins figure d’exception ; l’eau est définie dans sa Constitution comme un bien privé. Cette dernière date de l’époque de la dictature d’Augusto Pinochet ; quelques modifications y ont été apportées mais l’esprit ultra-libéral du texte est resté intact.

Le service de distribution d’eau potable est entièrement dans les mains d’entreprises privées. Pour les foyers chiliens, cela se traduit par des tarifs excessifs qui sont d’ailleurs l’un des plus élevés de l’Amérique latine selon une étude réalisée en 2018 : $ 1,73 par mètre cube d’eau consommée [1].

En ce qui concerne les concessions de pompage d’eau, la situation est préoccupante car les géants du secteur agricole ont un privilège sans limite sur les ressources d’eau douce. C’est le cas à Petorca (nord du Chili), province connue pour ses plantations d’avocats. Les grands producteurs de ce secteur monopolisent le marché de l’eau, ne laissant que des miettes aux petits agriculteurs et aux habitants de la zone. Ces derniers doivent se contenter des camions-citernes et n’ont droit qu’à 50 litres d’eau par jour et par personne. Selon Green Peace, la pénurie d’eau touche 350.000 Chiliens alors que le marché de l’avocat ne s’est jamais aussi bien porté et a même doublé ses exportations durant la dernière décennie (voir France 24).

La fin de la privatisation de l’eau a été l’une des principales revendications des révoltes qui ont bouleversé le pays en 2019. Ayant obtenu gain de cause, les Chiliens se sont exprimés lors du referendum du 25 octobre dernier et 78% d’entre eux se sont dit favorables à la rédaction d’une nouvelle Constitution qui puisse instaurer plus d’équité. Ce résultat marque un tournant pour le pays sud-américain qui tentera d’enterrer une fois pour toutes l’héritage laissé par la dictature.

Quels défis pour la région ?

L’Amérique latine et les Caraïbes abritent 8 % de la population mondiale mais possèdent 33% des ressources hydriques du monde. Ce constat confère à la région d’énormes responsabilités et défis en termes de gouvernance pour la gestion de cette ressource précieuse.

D’abord, il faut des politiques publiques qui prennent en compte les effets du changement climatique. En effet, la région présente une nette augmentation des températures et des changements dans la fréquence des précipitations. C’est pourquoi, il est nécessaire d’adopter des politiques solides qui garantissent l’accès universel au service de l’eau et ce, de manière durable et respectueuse des ressources hydriques disponibles.

Ensuite, la lutte contre la pollution et la surexploitation des ressources d’eau douce doit être placée au cœur du programme de sécurité hydrique de la région. En effet, l’Amérique latine est confrontée à une pollution croissante due aux déchets des activités minières et agricoles. Pour y faire face, il faudra de la volonté politique afin de mettre sur pied des mécanismes réglementaires plus efficaces et stricts.

Enfin, il est indispensable que le système tarifaire de la distribution de l’eau soit revu et adapté afin que les populations fragiles ne soient pas pénalisées par des coûts élevés les empêchant d’avoir accès à ce besoin fondamental qu’est l’eau.

Daniela Jaque.


Notes

[1BID, Proceso regional de las Américas, op.cit., p. 7.

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