{"id":30845,"date":"2026-03-13T11:15:52","date_gmt":"2026-03-13T10:15:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.justicepaix.be\/?p=30845"},"modified":"2026-03-13T11:15:53","modified_gmt":"2026-03-13T10:15:53","slug":"matrimoine-soin-collectif-contre-la-colonialite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.justicepaix.be\/en\/matrimoine-soin-collectif-contre-la-colonialite\/","title":{"rendered":"Matrimoine : soin collectif contre la colonialit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p>Cet article propose de penser le <strong>Matrimoine<\/strong> (h\u00e9ritages transmis par des femmes) comme un enjeu de m\u00e9moire, de justice et de <strong>soin collectif<\/strong>. En dialogue avec <strong>Abya Yala<\/strong><a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, il montre comment la \u00ab colonialit\u00e9 du genre \u00bb<a href=\"#_ftn2\"><a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[2]<\/a><\/a> continue de rendre invisibles certains savoirs et certaines luttes. Il s\u2019appuie sur des pratiques d\u2019\u00c9ducation permanente en Belgique pour ouvrir des pistes de r\u00e9paration et de transmission.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-gallery has-nested-images columns-default is-cropped wp-block-gallery-1 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\">\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"680\" data-id=\"30849\" src=\"https:\/\/www.justicepaix.be\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/nonmisvegliate-statue-3214530_1920-1024x680.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-30849\" srcset=\"https:\/\/www.justicepaix.be\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/nonmisvegliate-statue-3214530_1920-1024x680.jpg 1024w, https:\/\/www.justicepaix.be\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/nonmisvegliate-statue-3214530_1920-300x199.jpg 300w, https:\/\/www.justicepaix.be\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/nonmisvegliate-statue-3214530_1920-768x510.jpg 768w, https:\/\/www.justicepaix.be\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/nonmisvegliate-statue-3214530_1920-1536x1020.jpg 1536w, https:\/\/www.justicepaix.be\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/nonmisvegliate-statue-3214530_1920-18x12.jpg 18w, https:\/\/www.justicepaix.be\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/nonmisvegliate-statue-3214530_1920.jpg 1920w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n<\/figure>\n\n\n\n<p><strong><em>Cr\u00e9dit : Pixabay &#8211; <strong>nonmisvegliate<\/strong><\/em><\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019occasion de la <a href=\"https:\/\/www.unwomen.org\/fr\/rejoignez-nous\/journee-internationale-des-femmes\"><strong>Journ\u00e9e internationale de lutte pour les droits des femmes<\/strong><\/a>, c\u00e9l\u00e9br\u00e9e le 8 mars, nous avons voulu parler de <a href=\"https:\/\/www.auroreevain.com\/2017\/11\/23\/quest-ce-que-le-matrimoine\/\"><strong>Matrimoine<\/strong><\/a>. Parce que parler du 8 mars, ce n\u2019est pas seulement parler de droits : c\u2019est aussi parler de m\u00e9moire, et poser des questions politiques essentielles : qui est visible, qui est transmis, qui reste \u00e0 la marge ? Parler de Matrimoine, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment relier droits, m\u00e9moire et justice. En lien avec le mot patrimoine, historiquement associ\u00e9 \u00e0 \u00ab l\u2019h\u00e9ritage des p\u00e8res \u00bb, le Matrimoine permet de nommer et de rendre visibles les h\u00e9ritages transmis par les femmes : \u0153uvres, luttes, savoirs, pratiques, r\u00e9cits, longtemps n\u00e9glig\u00e9s ou effac\u00e9s des r\u00e9cits officiels. Parler de <strong>Matrimoine<\/strong> ne consiste pas seulement \u00e0 <strong>\u00ab ajouter des femmes \u00bb dans l\u2019histoire<\/strong> ; cela conduit aussi \u00e0 interroger <strong>la mani\u00e8re dont l\u2019histoire a \u00e9t\u00e9 \u00e9crite, par qui, depuis quelle position, et au b\u00e9n\u00e9fice de qui.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Cet effacement ne rel\u00e8ve pas seulement d\u2019un oubli.<\/strong> Il s\u2019inscrit dans des <strong>rapports de pouvoir historiques qui ont hi\u00e9rarchis\u00e9 les savoirs, les cultures et les sujets dignes d\u2019\u00eatre transmis.<\/strong> Il suffit, par exemple, de regarder l\u2019espace public. Dans nos villes : la majorit\u00e9 des rues, statues ou b\u00e2timents publics portent des noms d\u2019hommes. Et lorsque des femmes apparaissent, ce sont souvent les m\u00eames profils ; plus rares encore sont les femmes racis\u00e9es, ouvri\u00e8res, migrantes, militantes de terrain ou porteuses de savoirs populaires.<\/p>\n\n\n\n<p>On retrouve cette in\u00e9galit\u00e9 dans les manuels scolaires. Les femmes artistes, scientifiques ou militantes apparaissent souvent dans des encadr\u00e9s ou comme des figures \u00ab exceptionnelles \u00bb. Le Matrimoine ne consiste donc pas seulement \u00e0 ajouter quelques noms oubli\u00e9s. Il invite \u00e0 revoir les crit\u00e8res m\u00eames de ce qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre reconnu et transmis. <\/p>\n\n\n\n<p>Le mot Matrimoine n\u2019est pas nouveau. Comme le rappelle <a href=\"https:\/\/www.auroreevain.com\/bio\/\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/www.auroreevain.com\/bio\/\"><strong>Aurore Evain<\/strong><\/a>, au Moyen \u00c2ge, il d\u00e9signait les biens transmis par la m\u00e8re, tandis que le patrimoine renvoyait \u00e0 ceux du p\u00e8re. Avec le temps, ce mot a disparu des usages. Le remettre en circulation aujourd\u2019hui est donc une mani\u00e8re de redonner une place \u00e0 des h\u00e9ritages de femmes longtemps effac\u00e9s. Mais cela ne suffit pas en soi. Il faut aussi se demander quelles femmes sont rendues visibles \u00e0 travers ce mot, et si son usage permet vraiment de porter une <em><strong>perspective d\u00e9coloniale<\/strong><\/em><a href=\"#_ftn2\"><\/a><strong><a href=\"#_ftn3\"><strong><a href=\"#_ftn2\"><\/a><\/strong><\/a><\/strong><a href=\"#_ftn3\"><a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[3]<\/a><\/a>, sans reproduire d\u2019autres formes d\u2019exclusion.<\/p>\n\n\n\n<p>Autrement dit, un Matrimoine qui parle au nom d\u2019un \u00ab nous \u00bb universel, tout en laissant certaines femmes \u00e0 la marge, risque de reproduire les hi\u00e9rarchies d\u00e9nonc\u00e9es par Mar\u00eda Lugones dans sa critique du <em>f\u00e9minisme h\u00e9g\u00e9monique<\/em><strong><a href=\"#_ftn3\"><\/a><\/strong><a href=\"#_ftn4\"><\/a><a href=\"#_ftn4\">[4]<\/a> et de la colonialit\u00e9 du genre.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette perspective, le Matrimoine ne peut \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 une simple sous-cat\u00e9gorie du patrimoine. Il peut \u00eatre envisag\u00e9 comme un soin collectif, attentif aux m\u00e9moires, aux transmissions et aux h\u00e9ritages minor\u00e9s, sans occulter les rapports de pouvoir qui les traversent.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Un effacement organis\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/hf-idf.org\/le-matrimoine\/\"><strong>En France, les Journ\u00e9es du Matrimoine se d\u00e9ploient depuis 2015<\/strong><\/a>, en \u00e9cho aux Journ\u00e9es du Patrimoine, pour mettre en avant \u00ab l\u2019h\u00e9ritage des femmes \u00bb et rendre visibles des cr\u00e9atrices et des r\u00e9cits longtemps minor\u00e9s. En Belgique, des initiatives similaires existent, comme les<a href=\"https:\/\/www.matrimonydays.be\/objectifs\"> <strong>Matrimony Days \u00e0 Bruxelles<\/strong><\/a>, qui proposent visites, ateliers, conf\u00e9rences, etc., pour r\u00e9v\u00e9ler un h\u00e9ritage \u00ab \u00e9clips\u00e9 \u00bb et questionner l\u2019acc\u00e8s des femmes et des minorit\u00e9s aux espaces, aux m\u00e9tiers et aux ressources culturelles. Une <a href=\"https:\/\/www.pac-g.be\/analyse-31-journees-du-matrimoine-retour-sur-un-projet-pour-une-ville-plus-egalitaire\/\"><strong>analyse<\/strong><\/a> du mouvement Pr\u00e9sence et Action Culturelles <a href=\"https:\/\/www.pac-g.be\/\"><strong>(PAC)<\/strong><\/a> rappelle cette gen\u00e8se bruxelloise et montre comment l\u2019initiative a ensuite \u00ab percol\u00e9 \u00bb vers Charleroi port\u00e9 par le collectif <strong><a href=\"https:\/\/charliequeen.org\/\">Charliequeen<\/a> <\/strong>(collectif citoyen et associatif initi\u00e9 et anim\u00e9 par PAC et <a href=\"https:\/\/www.soralia.be\/accueil\/\"><strong>Soralia<\/strong><\/a> Charleroi) et vers <a href=\"https:\/\/www.mons.be\/fr\"><strong>Mons<\/strong><\/a> (\u00e0 l\u2019initiative du PAC Mons, de <a href=\"https:\/\/www.picardie-laique.be\/matrimoine\/\"><strong>Picardie La\u00efque<\/strong><\/a> et de Soralia)<a href=\"#_ftn3\"><\/a><a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[5]<\/a> \u00c0 Mons, le PAC revient aussi sur l\u2019ampleur de l\u2019\u00e9dition locale (programmation, activit\u00e9s et partenaires) via son podcast <a href=\"https:\/\/www.pac-g.be\/ljh\/\"><strong>Les Jours Heureux<\/strong><\/a> .<\/p>\n\n\n\n<p>Ces d\u00e9marches partent d\u2019un constat : nos manuels, nos rues, nos institutions culturelles et nos archives accordent une place disproportionn\u00e9e aux hommes. Il ne s\u2019agit pas d\u2019un oubli accidentel, mais d\u2019une s\u00e9lection historique : ce qui compte comme \u0153uvre, comme savoir, comme \u00e9v\u00e9nement, a longtemps \u00e9t\u00e9 d\u00e9fini depuis un point de vue masculin et eurocentr\u00e9. <strong>Le Matrimoine n\u2019ajoute donc pas seulement des noms de femmes \u00e0 une liste ; il interroge le tri lui-m\u00eame : qui a le droit de laisser une trace, qui est rendu\u00b7e m\u00e9morable, et \u00e0 quelles conditions ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Matrimoine et colonialit\u00e9 du genre<\/h2>\n\n\n\n<p>Pour articuler Matrimoine et d\u00e9colonialit\u00e9, la notion de <strong>colonialit\u00e9 du genre<\/strong> est essentielle. <a href=\"https:\/\/www.revistatabularasa.org\/numero-9\/05lugones.pdf\"><strong>Mar\u00eda Lugones<\/strong><\/a> (2008) montre que la \u00ab modernit\u00e9 coloniale \u00bb<a href=\"#_ftn6\">[6]<\/a> n\u2019a pas seulement impos\u00e9 des hi\u00e9rarchies raciales et \u00e9conomiques : elle a aussi diffus\u00e9 un syst\u00e8me de genre binaire, hi\u00e9rarchique et h\u00e9t\u00e9rosexuel, au service de la domination. Cette lecture prolonge la critique de la \u00ab colonialit\u00e9 du pouvoir \u00bb<a href=\"#_ftn7\" data-type=\"internal\" data-id=\"#_ftn7\">[7]<\/a> d\u2019<a href=\"https:\/\/www.decolonialtranslation.com\/espanol\/quijano-colonialidad-del-poder.pdf\"><strong>An\u00edbal Quijano<\/strong><\/a> (2000) \u00ab qui montre comment un mod\u00e8le global a naturalis\u00e9 des classifications (race, travail, savoir, sexualit\u00e9) afin d\u2019organiser l\u2019exploitation et de d\u00e9finir ce qui est \u00ab humain \u00bb, \u00ab civilis\u00e9 \u00bb, \u00ab rationnel \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette perspective, d\u00e9coloniser le Matrimoine ne consiste pas seulement \u00e0 rendre quelques femmes plus visibles dans l\u2019histoire officielle. Il s\u2019agit aussi de reconna\u00eetre des formes de transmission longtemps disqualifi\u00e9es : les oralit\u00e9s, les pratiques de soin, les savoirs de subsistance, les m\u00e9moires des d\u00e9placements forc\u00e9s ou encore les luttes pour le territoire. Des figures comme <a href=\"https:\/\/www.nobelprize.org\/prizes\/peace\/1992\/tum\/facts\/\">Rigoberta Mench\u00fa<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.uclouvain.be\/fr\/facultes\/drt\/berta-caceres\">Berta C\u00e1ceres<\/a>, <a href=\"https:\/\/rosalux.org.ec\/pdfs\/D-Cacuango.pdf\">Dolores Cacuango<\/a> ou <a href=\"https:\/\/editions.univ-lorraine.fr\/edul\/catalog\/book\/b9782384510498\/chapter\/453\">Tr\u00e1nsito Amagua\u00f1a<\/a> permettent d\u2019\u00e9clairer cette question, non comme des exceptions h\u00e9ro\u00efques, mais comme expressions de luttes collectives. Elles montrent que l\u2019h\u00e9ritage transmis n\u2019est pas seulement monumental ou artistique : il est aussi fait de paroles, de gestes de soin, de pratiques \u00e9ducatives et de r\u00e9sistances territoriales.<\/p>\n\n\n\n<p>Les f\u00e9minismes d\u2019Abya Yala insistent justement sur cette dimension relationnelle et situ\u00e9e de la m\u00e9moire. Pour Julieta Paredes, les h\u00e9ritages se construisent et se transmettent dans les m\u00e9moires collectives des communaut\u00e9s, \u00e0 travers les liens entre les g\u00e9n\u00e9rations, les solidarit\u00e9s, les savoirs partag\u00e9s et les r\u00e9sistances v\u00e9cues. <a href=\"https:\/\/shs.cairn.info\/revue-cahiers-du-genre-2015-2-page-73?lang=fr\">Lorena Cabnal<\/a>, avec la notion de <em>cuerpos-territorios (corps-territoire)<\/em><a href=\"#_ftn8\" data-type=\"internal\" data-id=\"#_ftn8\">[8]<\/a>, permet de penser que la m\u00e9moire et la transmission ne passent pas uniquement par des formes institutionnalis\u00e9es, mais aussi par les corps, les territoires, les pratiques communautaires et les luttes pour la d\u00e9fense de la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, d\u00e9coloniser le Matrimoine ne signifie pas seulement \u00e9largir le r\u00e9cit dominant, mais transformer les cadres m\u00eames de la transmission. Il s\u2019agit de reconna\u00eetre d\u2019autres m\u00e9moires, d\u2019autres savoirs et d\u2019autres h\u00e9ritages, en laissant coexister le Matrimoine avec d\u2019autres mani\u00e8res de transmettre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le Matrimoine comme soin collectif d\u00e9colonial en \u00c9ducation permanente<\/h2>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.justicepaix.be\/education-permanente-et-education-a-la-citoyennete-mondiale-et-solidaire-incompatibles\/\"><strong>L\u2019\u00c9ducation permanente<\/strong><\/a> en Belgique vise l\u2019analyse critique de la soci\u00e9t\u00e9, la participation active des publics et le d\u00e9veloppement de capacit\u00e9s d\u2019action et d\u2019\u00e9valuation, dans une perspective d\u2019\u00e9mancipation individuelle et collective. Dans cette vision, le Matrimoine peut devenir bien plus qu\u2019un th\u00e8me culturel : il devient une m\u00e9thode de travail collectif. Il permet de partir du v\u00e9cu, d\u2019ouvrir une r\u00e9flexion sur les effacements de m\u00e9moire, puis de construire des formes de transmission (balades, ateliers, expositions, r\u00e9cits, cr\u00e9ations sonores, d\u00e9bats) qui transforment concr\u00e8tement le regard sur la ville et sur l\u2019histoire. <\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.pac-g.be\/docs\/analyses2024\/analyse_31.pdf\">\u00c0 Charleroi<\/a>, cette dimension est particuli\u00e8rement visible dans les Journ\u00e9es du Matrimoine, port\u00e9es par le collectif Charliequeen, avec la participation de <a href=\"https:\/\/www.bps22.be\/fr\/activites\/horizon-2060\"><strong>l\u2019ASBL I See You<\/strong><\/a> et soutenues par la Ville. L\u2019objectif n\u2019est pas seulement de \u00ab rendre hommage \u00bb \u00e0 des femmes oubli\u00e9es, mais aussi d\u2019interroger la place des femmes dans l\u2019espace public et la mani\u00e8re de penser une ville plus inclusive. <\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019inauguration d\u2019une statue de <strong><a href=\"https:\/\/matrimoine-charleroi.be\/nos-heroines\/\">Kimpa Vita<\/a> <\/strong>\u00e0 Couillet marque une avanc\u00e9e importante pour un Matrimoine d\u00e9colonial en Belgique. Elle inscrit dans l\u2019espace public une figure f\u00e9minine africaine de r\u00e9sistance, longtemps absente des r\u00e9cits officiels, et contribue \u00e0 repenser l\u2019histoire urbaine de mani\u00e8re f\u00e9ministe et d\u00e9coloniale.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Mons, on voit aussi comment le Matrimoine peut devenir un dispositif de transmission interculturelle. La journ\u00e9e \u00ab <a href=\"https:\/\/www.maisonlosseau.be\/event\/journees-de-matrimoine-a-mons-conference-interactive-matrimoine-ici-et-ailleurs\/\"><strong>Matrimoine ici et ailleurs<\/strong><\/a> \u00bb en 2024, organis\u00e9e avec plusieurs partenaires dont le Centre R\u00e9gional d&rsquo;Int\u00e9gration de Mons-Borinage-Wapi (CRI), <a href=\"https:\/\/www.cncd.be\/\"><strong>CNCD-11.11.11<\/strong><\/a> et PAC Mons-Borinage, proposait des ateliers sur les st\u00e9r\u00e9otypes h\u00e9rit\u00e9s de la colonisation, l\u2019engagement associatif au f\u00e9minin, le Matrimoine culturel de femmes migrantes subsahariennes, ainsi qu\u2019une conf\u00e9rence autour de figures de r\u00e9sistance carib\u00e9ennes (<a href=\"https:\/\/www.anacaona.fr\/les-editions-anacaona-une-passerelle-de-diffusion-de-la-litterature-bresilienne-en-france\/\"><strong>Anacaona, Solitude<\/strong><\/a>). La programmation reliait explicitement h\u00e9ritages locaux et m\u00e9moires diasporiques.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Bruxelles, les Matrimony Days offrent aussi des exemples int\u00e9ressants pour penser l\u2019articulation entre Matrimoine, f\u00e9minisme et d\u00e9colonialit\u00e9. Leur ligne g\u00e9n\u00e9rale met en avant l\u2019h\u00e9ritage des femmes dans la ville (architectural, social, artistique, politique) et insiste sur les questions d\u2019acc\u00e8s des femmes et des minorit\u00e9s aux ressources li\u00e9es au Matrimoine, \u00e0 travers des visites guid\u00e9es et ateliers. Cette orientation se traduit, dans certaines activit\u00e9s, par des visites f\u00e9ministes et d\u00e9coloniales : par exemple, une balade sur les liens entre <a href=\"https:\/\/www.matrimonydays.be\/event-details\/les-villas-modernistes-des-architectes-femmes-a-uccle-visite-guidee-par-elisabeth-gerard-1-3-fr\"><strong>Art nouveau belge et colonisation du Congo<\/strong><\/a>, qui interroge \u00e0 la fois l\u2019invisibilisation de la violence coloniale et la place des femmes belges et congolaises dans ce mouvement artistique ; ou encore des balades d\u00e9coloniales centr\u00e9es sur les m\u00e9moires migratoires et les r\u00e9cits belgo-marocains.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces exp\u00e9riences \u00e0 Charleroi, Mons et Bruxelles montrent que le Matrimoine peut devenir un v\u00e9ritable soin collectif : une pratique qui r\u00e9pare les effacements, transforme les r\u00e9cits l\u00e9gitimes et redonne \u00e0 chacun\u00b7e une place dans l\u2019histoire. Lorsqu\u2019il s\u2019appuie sur les r\u00e9alit\u00e9s du terrain, le Matrimoine ne consiste pas seulement \u00e0 rappeler des noms oubli\u00e9s. Il permet de faire \u00e9merger des m\u00e9moires effac\u00e9es, de questionner les silences de l\u2019histoire et de transmettre autrement. Le soin collectif prend alors une dimension concr\u00e8te : faire circuler des savoirs, des r\u00e9cits et des exp\u00e9riences, c\u2019est redonner de la valeur \u00e0 des vies trop souvent tenues \u00e0 l\u2019\u00e9cart. Dans cette perspective, transmettre devient d\u00e9j\u00e0 une forme de r\u00e9sistance.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Marianela Gallegos Cantincus<\/strong><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Abya Yala est un terme d\u2019origine guna\/kuna (Panama et Colombie) utilis\u00e9 par de nombreux mouvements et organisations autochtones pour d\u00e9signer le continent aujourd\u2019hui appel\u00e9 \u00ab Am\u00e9rique \u00bb. Il signifie notamment \u00ab terre en pleine maturit\u00e9 \/ terre de vie \u00bb et marque un choix politique d\u00e9colonial : nommer le territoire depuis les peuples qui l\u2019habitent, plut\u00f4t que depuis la nomination europ\u00e9enne li\u00e9e \u00e0 Amerigo Vespucci.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\"><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\"><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[2]<\/a><\/a><\/a> La colonialit\u00e9 du genre d\u00e9signe l\u2019id\u00e9e que la colonisation n\u2019a pas seulement impos\u00e9 une domination politique, \u00e9conomique et raciale : elle a aussi impos\u00e9 une mani\u00e8re de classer les personnes selon le genre, en articulant cette hi\u00e9rarchie \u00e0 la race, \u00e0 la sexualit\u00e9 et au travail. Pour Mar\u00eda Lugones philosophe f\u00e9ministe d\u00e9coloniale argentine (2008), cela permet de comprendre que les in\u00e9galit\u00e9s de genre actuelles ne rel\u00e8vent pas uniquement du patriarcat, mais aussi d\u2019un h\u00e9ritage colonial qui continue d\u2019organiser les corps, les r\u00f4les sociaux, les savoirs et les m\u00e9moires.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\"><\/a><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\"><\/a><a href=\"#_ftnref3\"><\/a><a href=\"#_ftnref3\"><\/a><a href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Une perspective d\u00e9coloniale est une mani\u00e8re d\u2019analyser le monde qui part de l\u2019id\u00e9e que la fin du colonialisme (comme domination politique formelle) n\u2019a pas mis fin aux logiques de domination coloniale. Elle cherche \u00e0 rendre visibles les effets durables de la colonialit\u00e9 dans les savoirs, les institutions, les rapports sociaux, ainsi que dans les normes de genre et de race, et \u00e0 valoriser des savoirs situ\u00e9s, subalternis\u00e9s ou ni\u00e9s par l\u2019universalisme occidental. Elle s\u2019inscrit dans un champ critique d\u00e9velopp\u00e9 \u00e0 partir des ann\u00e9es 1990, notamment avec les travaux du sociologue p\u00e9ruvien An\u00edbal Quijano, puis approfondi par le courant latino-am\u00e9ricain modernit\u00e9\/colonialit\u00e9\/d\u00e9colonialit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\"><\/a><a href=\"#_ftnref4\"><\/a><a href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Mar\u00eda Lugones montre qu\u2019un f\u00e9minisme peut \u00eatre qualifi\u00e9 d\u2019h\u00e9g\u00e9monique lorsqu\u2019il homog\u00e9n\u00e9ise la cat\u00e9gorie \u00ab femmes \u00bb et en universalise une d\u00e9finition construite \u00e0 partir de positions blanches, occidentales et bourgeoises. Ce cadrage produit des formes d\u2019invisibilisation des femmes racis\u00e9es et colonis\u00e9es, en occultant l\u2019imbrication entre genre, race et colonialit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" data-type=\"internal\" data-id=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> PAC. Analyse #31 (2024) : \u00ab Journ\u00e9es du Matrimoine. Retour sur un projet pour une ville plus \u00e9galitaire \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" data-type=\"internal\" data-id=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> La modernit\u00e9 coloniale est l\u2019id\u00e9e que la modernit\u00e9 occidentale s\u2019est construite avec et \u00e0 travers la colonisation.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" data-type=\"internal\" data-id=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> La colonialit\u00e9 du pouvoir (A. Quijano, 2000) d\u00e9signe la survie des hi\u00e9rarchies coloniales apr\u00e8s la colonisation formelle : elles continuent d\u2019organiser l\u2019\u00e9conomie, l\u2019\u00c9tat et les savoirs via la racialisation. Elle s\u2019appuie sur l\u2019eurocentrisme, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019id\u00e9e que l\u2019Europe serait la r\u00e9f\u00e9rence \u201cuniverselle\u201d, rel\u00e9guant les autres exp\u00e9riences et connaissances \u00e0 la marge.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\" data-type=\"internal\" data-id=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> Cuerpos-territorios (corps-territoire) : notion d\u00e9velopp\u00e9e par des f\u00e9ministes communautaires d\u2019Abya Yala pour dire que le corps et le territoire sont li\u00e9s. Elle souligne que les violences faites aux terres, aux communaut\u00e9s et aux corps, en particulier ceux des femmes autochtones et racis\u00e9es sont connect\u00e9es, et que leur d\u00e9fense fait partie d\u2019une m\u00eame lutte.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Matrimoine : m\u00e9moire des femmes, soin collectif et r\u00e9sistance \u00e0 la colonialit\u00e9 du genre.<\/p>","protected":false},"author":65,"featured_media":30849,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_seopress_robots_primary_cat":"none","_seopress_titles_title":"Matrimoine et colonialit\u00e9 du genre : m\u00e9moire et soin collectif","_seopress_titles_desc":"Matrimoine : m\u00e9moire des femmes, soin collectif et r\u00e9sistance \u00e0 la colonialit\u00e9 du genre.","_seopress_robots_index":"","footnotes":""},"categories":[2696,2722,2719],"tags":[3305,2879],"class_list":["post-30845","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-actualites","category-articles-nos-publications","category-nos-publications","tag-feminisme","tag-memoire"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.justicepaix.be\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30845","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.justicepaix.be\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.justicepaix.be\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.justicepaix.be\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/65"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.justicepaix.be\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=30845"}],"version-history":[{"count":27,"href":"https:\/\/www.justicepaix.be\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30845\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":30876,"href":"https:\/\/www.justicepaix.be\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/30845\/revisions\/30876"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.justicepaix.be\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/30849"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.justicepaix.be\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=30845"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.justicepaix.be\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=30845"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.justicepaix.be\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=30845"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}