Tous militants pour un nouveau récit ?

Les démarches personnelles pour un monde plus respectueux de l’humain et de la nature abondent. Ont-elles vraiment un impact ? Sont-elles une goutte d’eau dans l’océan ou bien des petits ruisseaux qui feront de grandes rivières ? Ce type de démarche est réellement complémentaire des actions militantes plus classiques et joue un rôle majeur dans une révolution culturelle qui a sans doute déjà commencé.

La maxime bien connue de Gandhi “sois le changement que tu veux voir dans le monde”, est devenue très tendance depuis quelques années. Beaucoup d’entre nous, à leur petite échelle, cherchent à changer leurs habitudes, voire à évoluer dans leur façon d’être, en vue de contribuer à une évolution plus large autour d’eux. Les exemples de ces petits changements à l’échelle individuelle abondent : consommation responsable (alimentation bio, énergie verte…), pratique d’une certaine simplicité, actions locales dans la vie de quartier, nouveaux modes de travail plus coopératifs, méditation de pleine conscience, formations diverses de communication et développement personnel…

Les personnes qui s’engagent dans ce type de démarche le font chacune à leur manière en fonction de leur histoire, de leurs préoccupations du moment et de leur sensibilité. Certaines personnes vont favoriser notamment des actions concrètes, écologiques ou sociales, alors que d’autres vont privilégier un travail sur elles-mêmes.

Pourquoi cette tendance ? Les actions militantes traditionnelles dans les partis politiques sont en baisse depuis plusieurs années  [1]. On assiste d’une part à un désintérêt du politique et à un sentiment d’impuissance face à la répétition de certaines situations vécues comme choquantes sur les sujets sociaux, environnementaux et de gouvernance, et d’autre part, à un frémissement d’espoir qu’un monde plus juste et plus respectueux de l’environnement est possible. Des situations personnelles et professionnelles parfois lourdes ainsi que le délitement du lien social empêchent aussi souvent ceux qui le souhaiteraient de s’engager dans un mouvement structuré. En résulte une préférence pour l’action individuelle, à son niveau, dans son quotidien, voire directement sur soi-même plutôt que sur un environnement sur lequel le citoyen estime ne plus avoir de prise.

Alors Gandhi avait-il raison ? Ces initiatives individuelles peuvent-elles révolutionner notre monde ?

Une révolution d’abord personnelle

Penchons-nous un instant sur un exemple dans le domaine environnemental. Max aime les beaux objets et les innovations technologiques les plus récentes. Cependant, pour limiter son impact environnemental, il décide de réparer au maximum les objets abîmés ou cassés. Max n’est pas très bricoleur et passe beaucoup de temps à chercher comment s’y prendre, à trouver les pièces, il échoue un certain nombre de fois, s’énerve un peu, mais réalise quelques belles réparations.

Que se passe-t-il pour Max ? Il va renoncer au plaisir de s’offrir les derniers modèles. Les réparations d’abord vécues comme une tâche rébarbative, vont doucement occuper une partie de son temps et de son attention. Une fois qu’il en aura effectué quelques-unes, il se sentira fier de ses réalisations et des nouvelles compétences qu’il a développées. Peut-être aura-t-il rencontré d’autres experts de la réparation qui lui auront prodigué de bons conseils. Faisant ainsi, il sera moins occupé par l’envie de posséder de nouveaux objets. Peu à peu, il renforcera son estime de lui-même en ayant apporté sa pierre à l’édifice de la lutte contre l’obsolescence programmée.

Nous pourrions multiplier les exemples, mais de manière schématique le processus sera toujours celui d’un passage : d’une image de soi construite artificiellement sur des valeurs qui nous sont imposées par le système socio-économique ambiant et qui est renvoyée aux autres à travers la position sociale, les possessions matérielles et les expériences qu’on peut afficher ; à la construction d’une confiance en soi plus saine, fondée sur la satisfaction d’agir pour une cause qui nous dépasse et des valeurs qu’on s’est choisies.

Dans le cas d’un travail personnel plus profond, on évolue même vers une relation plus apaisée à soi-même et aux autres. Enfin, dans le cas d’une démarche franchement spirituelle, on pourra entrevoir même la possibilité d’une harmonie avec l’ensemble de la nature.

Ceux qui se mettent en marche, si petits soient les pas, ont ainsi la possibilité de mettre du sens dans un quotidien parfois subi et de s’engager sur la voie d’une conversion complète de leur façon d’être présents au monde.

Et les changements structurels dans la société ?

Si quelques milliers d’individus agissent de façon dispersée, cela changera peut-être leur vie, mais cela ne fera pas nécessairement changer le monde, me direz-vous… Vu l’urgence, écologique avec le changement climatique mais aussi sociale avec l’accroissement des inégalités, il est nécessaire d’obtenir des résultats rapides, tangibles, mesurables et surtout des changements structurels. Pour atteindre ces objectifs, une action concertée, organisée et rationnelle vis-à-vis des institutions politiques et économiques est incontournable. Il faut manifester, lancer des campagnes de sensibilisation, des actions de plaidoyer, proposer des projets réplicables et structurants… Bref, il faut militer et agir.

Emeline de Bouver  [2] , chargée de projets au Centre Avec et maître de conférence à l’UCL, a exploré les figures du militant et du “méditant” et leur rôle complémentaire dans l’émergence de l’écologie intégrale prônée par le Pape François dans l’encyclique Laudato Si. Parmi les exemples de démarches personnelles décrits ci-dessus, nous nous intéressons ici plus particulièrement aux initiatives de développement personnel et spirituel. Selon E. de Bouver, la crise écologique actuelle nous met devant un paradoxe : d’une part, nous devons agir et en faire plus au vu de l’urgence des enjeux et, d’autre part, nous sommes invités à en faire moins et à ralentir pour limiter notre empreinte environnementale.

Pour le méditant, adepte de l’écologie intérieure, le militant actif est souvent vu comme “un névrosé qui n’a pas soigné sa colère et la projette sur le monde” alors que pour le militant, le méditant est un “égoïste replié sur lui-même”. Au contraire, l’écologie intégrale invite, selon l’article, à sortir de cette opposition et à conjuguer les deux attitudes : “actions militantes et écoute de la nature, volonté et lâcher prise, combativité et acceptation”. Alors qu’un militantisme pur, formé d’une accumulation d’actions, sans réflexion ni moment de pause, reproduirait inconsciemment le système qu’il dénonce (celui du consumérisme, du “toujours-plus”, d’objets, d’expériences, de notoriété, de reconnaissance...) ; le retrait et le travail sur soi permettent d’accepter les limites de l’homme et de la nature et sont aujourd’hui considérés comme nécessaires au “processus de transformation de soi et du monde”.

En conclusion, E. de Bouver nous propose d’accepter que les formes d’engagement sont multiples et intègrent les limites et la vulnérabilité de chacun, contrairement à l’image traditionnelle du militant-surhomme dévoué corps et âme à la cause qu’il défend. Ainsi, tous les petits exemples cités au début de cet article prennent une dimension politique tant qu’ils procèdent d’un choix de valeurs conscient. En reprenant l’exemple précédent, Max serait à sa façon un militant.

Choisir ses propres valeurs implique une compréhension intime du modèle dominant et une déconstruction de ses influences sur nos représentations, telles que la recherche de la performance, le présupposé de la supériorité de l’homme sur la nature ou le prétendu caractère scientifique de l’économie.

Écrire un nouveau récit collectif

Lors d’une récente interview sur France Inter, l’écrivain et réalisateur du film Demain, Cyril Dion, nous invite ainsi à prendre conscience du récit collectif dans lequel nous baignons : “L’ensemble des organisations sociales et des constructions humaines s’appuie sur des récits. Les religions, les États, les idéologies, l’argent sont des récits. Or, on a tendance à penser que ces récits sont la stricte réalité et donc qu’ils sont immuables. Et ces récits sont tellement puissants, tellement présents, qu’on finit par ne même plus les remarquer, un peu comme l’air qu’on respire. Donc, quand certains commencent à faire les choses un peu différemment (…) ou à avoir des discours qui vont contre le récit global qu’on vit aujourd’hui, ça ne fonctionne pas.”

Cyril Dion nous invite à réécrire collectivement ce récit, à couvrir la conversation dominante matérialiste par un récit d’interdépendance et de coopération : “un nouveau récit, qui consisterait à dire que nous et la nature nous sommes inextricablement liés, que nous sommes interdépendants (…) donc c’est forcément un récit de coopération entre les humains et entre les humains et la nature”. Dans son article, E. de Bouver va plus loin dans cette voie. Face à l’angoisse existentielle due à notre finitude, à laquelle le modèle capitaliste répond par une surabondance de biens matériels, elle estime que tout modèle alternatif devra répondre à l’aspiration humaine à l’illimité, sous la forme d’une “quête d’abondance relationnelle et spirituelle” des hommes entre eux et entre les hommes et la nature  [3].

“Les institutions bougeront quand les gens auront évolué” ajoute Cyril Dion. Il plaide pour une approche, résolument bottom-up (de bas en haut), où les petits changements personnels et locaux prennent tout leur sens. Toutes les initiatives personnelles décrites au début de cet article, ainsi que toutes les actions plus militantes sur des sujets extrêmement variés, pourraient donc s’inscrire dans une dynamique commune ? On peine pourtant à voir une cohérence d’ensemble entre l’essor de la méditation, le soutien aux réfugiés et le développement de la permaculture… L’Histoire nous dira sans doute si la rédaction de ce nouveau récit a déjà commencé. C’est en tout cas la lecture que nous pouvons dès aujourd’hui choisir de faire face à cet incroyable fourmillement.

En écrivant et en diffusant ce nouveau récit, la culture ambiante pourra changer, de plus en plus de gens verront le monde différemment. Alors des changements factuels majeurs poussés par les institutions pourront avoir lieu. C’est un processus de conversion, dont j’espère qu’il est déjà en marche. Et vous, écrirez-vous un chapitre de ce nouveau récit ?

Encyclique Laudato Si

222. “l’accumulation constante de possibilités de consommer distrait le cœur et empêche d’évaluer chaque chose et chaque moment. En revanche, le fait d’être sereinement présent à chaque réalité, nous ouvre beaucoup de possibilités de compréhension et d’épanouissement personnel”
225. “La nature est pleine de mots d’amour, mais comment pourrons-nous les écouter au milieu du bruit constant, de la distraction permanente et du culte de l’apparence ?”

Anne Berger


Notes

[1Selon les statistiques récoltées par le Cevipol (Centre d’étude de la vie politique de l’ULB), en 2012, on comptait 388.573 Belges membres d’un parti, en ordre de cotisation. Contre 654.762 personnes encartées en1987 (source DH.be, 2 mars 2016).

[2Revue En Question n°120, “S’engager pour l’écologie intégrale : entre action et retrait”.

[3Ce sujet est largement développé dans son livre “Moins de biens, plus de liens : la simplicité volontaire, un nouvel engagement social”.

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