Ressources naturelles : une richesse au détriment du Sud

L’expansion des technologies de l’électronique (GSM, tablettes, smartphones…) a connu un véritable boom ces dernières années, prenant dans nos vies une place insoupçonnée. Preuve à l’appui, en 2009, plus de 3.8 milliards de lignes de téléphone portable étaient en service contre 1.758 milliards en 2004 [1]. Et cette croissance ne semble pas ralentir au vu de l’attrait perpétuel pour les nouveautés dernier cri, entretenu par les géants de l’électronique.

Cependant, il existe des limites à cette consommation effrénée. Les ressources naturelles, principalement minières, nécessaires à la fabrication de nos objets fétiches ont un coût humain et environnemental élevé au Sud. C’est ce dont ont témoigné des chercheurs et acteurs d’associations spécialisées sur ce thème ainsi que Marie Arena, Vice-Présidente de la Commission des Relations extérieures au Sénat belge, lors d’un ciné-débat au Salon Valériane 2013. Le GRESEA, le CETRI et la Commission Justice et Paix participaient au débat modéré par le CNAPD et introduit par la diffusion du dernier documentaire de Raf Custers « Avec le vent ».

Contextualisation

À New-York, en 2000, 193 Etats membres et de nombreuses organisations humanitaires adoptent les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD). Au nombre de 8, ces objectifs recouvrent de grands enjeux dont la réduction de la pauvreté, l’enrayement de la faim et un meilleur accès à l’éducation et à la santé. Si la pauvreté à l’échelle mondiale a diminué avec l’essor des pays émergents, la situation de l’Afrique n’a pas connu de réelles avancées nous dit Romain Gelin (GRESEA). La rencontre des OMD, prévue pour 2015, se voit donc postposée à 2030.

En Afrique, le cas de la RD.Congo est particulièrement interpellant. Terre extrêmement riche en ressources minières, nous serions tentés d’assimiler leur exploitation à un levier de développement pour le pays. En réalité, les ressources naturelles peuvent, selon les cas, prendre la forme d’une bénédiction ou d’une malédiction. Attirant l’avidité de nombreux acteurs, l’exploitation minière s’effectue souvent au détriment des populations.

Depuis le début du 20e siècle, les entreprises extractives investissent au Congo. Jusqu’à la décolonisation, l’Union Minière belge, aujourd’hui intégrée au groupe Umicore, domine le paysage entrepreneurial. Par la suite, la Gécamines [2] congolaise reprend le flambeau. En 2002, la Banque Mondiale revient en RD.Congo et participe à l’institution d’un Nouveau Code Minier ouvrant une large porte au retour des entreprises étrangères, résume le chercheur du GRESEA.

La situation des populations sur place

Le documentaire de Raf Custers est éloquent. Nous assistons ébahis aux nombreux témoignages de congolais, victimes des externalités non maîtrisées par les industries minières. En effet, les rivières sont contaminées par le rejet des eaux usées des usines ; les poissons en deviennent immangeables. Les problèmes de santé sont courants ; les populations qui vivent à moins de 3 km des mines rencontrent des problèmes oculaires, des cancers et des malformations congénitales.

À Shituru, dans la province du Katanga, on trouve les restes d’un complexe minier vétuste dont une partie est toujours active. L’exploitant est la compagnie chinoise East China Capital Holdings associée à la Gécamines. Des fumées toxiques émanent du site et provoquent des infections respiratoires. Femmes, hommes et enfants démunis ne voient pourtant guère d’autres possibilités que de travailler à la mine pour un salaire dérisoire.

À Kinshasa, les dirigeants sont persuadés que le potentiel géologique du pays apportera richesses et développement aux populations. En ce sens, ils identifient les investisseurs à des bienfaiteurs providentiels et leur cèdent le passage. Mais les dérives de cette libéralisation encouragée par les institutions internationales ne tardent pas à apparaître. En RD.Congo, 33% des concessions octroyées à des projets miniers sont purement spéculatifs.

Un avocat interrogé dénonce la cause du manque de responsabilité des autorités dû à leur statut parallèle d’actionnaires des entreprises minières, les positionnant de la sorte en juge et partie. Le gouvernement est ainsi partagé entre les privilèges accordés aux sociétés minières porteuses de rentrées financières et la protection des droits des populations. L’Etat, soumis au Code minier, se retrouve dans un rapport de force à la faveur des multinationales.

Resituer les enjeux

Depuis une quinzaine d’années, le monde connaît un véritable boom minier principalement dû à l’émergence des BRICS [3]. La Chine occupe sur le plan international une place prépondérante. Dominant la production de l’électronique, sa demande en métaux est sans cesse grandissante. Elle représente 40% de la consommation actuelle des métaux de base nous indique Frédéric Thomas (CETRI). Elle est ainsi devenue le deuxième partenaire commercial de l’Afrique, après l’Europe, s’assurant un accès privilégié aux minerais. Les ressources minières de la RD.Congo dédiées presque uniquement à l’exportation placent le pays dans une dépendance économique « néocoloniale ». Des impératifs contradictoires se manifestent entre, d’une part, les grandes puissances (UE, Chine…) désireuses de s’octroyer un accès « sans distorsion » aux ressources minières vitales pour leur secteur industriel et, d’autre part, les impacts socio-environnementaux subis par les populations locales. Sans oublier le caractère limité des ressources extraites confronté à une demande mondiale insoutenable sur le long terme.

Evaluer les solutions

Devant ces constats n’invitant pas à l’optimisme, Marie Arena laisse entrevoir des perspectives politiques encourageantes. « Les Nations-Unies reconnaissent que l’exploitation des ressources naturelles a une incidence sur le développement humain » nous annonce-t-elle. Elle poursuit et exprime son indignation vis-à-vis du Nord qui se contente de dénoncer la mauvaise gouvernance des Etats du Sud, faiblesse dont il tire profit d’autre part. Le caractère limité de l’aide occidentale aux pays du Sud (moins de 0,7% du PIB), contraste avec le soutien accordé à des entreprises peu scrupuleuses sur le respect des Droits fondamentaux des populations. La contradiction est flagrante ; le Nord incite officiellement au renforcement des gouvernements du Sud mais s’oppose à leurs tentatives d’encadrement des entreprises étrangères et de contrôle sur leurs ressources naturelles.

La conscientisation du consommateur du Nord est aussi essentielle en vue de comportements plus responsables. Si les consommateurs étaient informés de l’origine des minerais qui composent leurs gadgets, ils ne pourraient plus prétexter l’ignorance. Fréderic Triest (CJP) renchérit et déplore le sentiment d’impuissance invoqué par de nombreux européens sous-estimant leur capacité à pouvoir faire pression sur les entreprises commerciales.

Au niveau européen, les dirigeants ont pris conscience des problèmes que pose le secteur extractif. Néanmoins, l’incohérence règne entre un discours axé sur une meilleure gestion des ressources naturelles (à travers le recyclage notamment) et le soutien indéfectible accordé aux entreprises minières européennes. De plus, l’UE faisant face à l’intense concurrence des BRICS cherche vivement à sécuriser son accès aux ressources naturelles, usant pour cela de la diplomatie des ressources [4]. L’Initiative Matières Premières [5] en atteste, nous dit Frédéric Triest, l’accès aux matières premières primant sur le respect des Droits de l’Homme.

Toutefois, quelques avancées se dessinent en termes d’approvisionnement européen responsable en ressources naturelles. La Commission européenne se positionne en faveur d’une meilleure traçabilité des minerais via l’injonction aux entreprises de rendre des comptes et de prouver qu’ils ne s’approvisionnent pas en « minerais des conflits ». Mais cette future initiative, si elle aboutit, s’apparente à un îlot de régulation dans le vaste océan du laisser-aller actuel. Pour Fréderic Triest, l’objectif fondamental est d’inverser le rapport entre Etat et entreprises, réattribuant la capacité du premier à dicter les règles à appliquer par les secondes.

Réalisme forcé

Sur le plateau de l’échiquier politique, les manœuvres sont lentes et imposent d’être patients. Face à des dirigeants frileux sur la question de la régulation du secteur minier, la société civile se doit d’amener un discours réaliste, progressant pas à pas. Selon Fréderic Triest, il s’agit d’un jeu d’équilibre où il faut dépasser la seule dénonciation pour saisir les opportunités d’actions quand elles se présentent.
La situation en RD.Congo est loin d’être pacifiée. À l’heure actuelle, les populations continuent de subir des exactions quotidiennes dans l’indifférence internationale. Au Nord, les citoyens semblent trop peu conscients des enjeux qui entourent les ressources naturelles épuisables composant leur matériel électronique (et autres objets usuels). Les différents enjeux précités ne méritent-ils pourtant pas de bousculer l’inertie des citoyens occidentaux ? Les associations engagées de la société civile opère un travail d’analyse et d’information essentiel. Le Salon Valériane leur a ouvert ses portes. Espérons qu’elles en pousseront encore beaucoup d’autres.

Géraldine Duquenne


Notes

[1Convention de Bâle, Initiative pour un partenariat sur les téléphones portables, PNUE, 2012

[2La Générale des Carrières et des Mines est née en 1967 à la suite de la nationalisation de l’Union Minière du haut Katanga. Dans sa configuration actuelle, la Gécamines est une Entreprise Publique en cours de transformation en une société commerciale dont l’Etat demeure encore l’unique actionnaire. Au terme du processus de transformation, son capital sera ouvert aux privés.

[3Acronyme désignant cinq pays (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) à forte croissance et dont le poids dans l’économie mondiale a augmenté depuis le début du XXIe siècle.

[4Equivaut à prôner toujours plus de libéralisation du secteur minier. Les entreprises bénéficiant alors d’une grande liberté d’action et peu contraintes par des impératifs socio-environnementaux légaux adoptent des comportements négligents et impunis.

[5Politique prononcée en 2008 et renforcée en 2011 qui énonce le souhait de l’UE d’adopter une stratégie intégrée pour les matières premières qui reposera sur trois piliers : l’accès « équitable » aux matières premières sur les marchés internationaux, la mise en place de conditions de base pour un accès durable de l’UE aux matières premières et l’amélioration de l’efficacité globale des ressources et du recyclage pour limiter la dépendance aux importations.

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