RD Congo – Kasaï : la crise oubliée Répondre à l’urgence pour consacrer le développement #KasaïNow

Au cours de l’été 2016, le Grand Kasaï devient le théâtre d’un conflit d’une violence sans précédent dans la région. Si les origines et évolutions du conflit ont depuis lors pu être identifiées, documentées et analysées, les conséquences continuent de peser sur la population dans une indifférence généralisée. C’est pourquoi Justice et Paix Belgique, en collaboration avec ses partenaires de terrain, a souhaité faire un état des lieux des défis qui se posent aujourd’hui dans la région près de deux ans après le début des hostilités.

C’est en août 2016 que survient un différend entre un chef coutumier et les autorités nationales à l’origine d’une crise sans précédent dans le Grand Kasaï en République Démocratique du Congo. Le conflit, très localisé tout d’abord, s’étend peu à peu à la province, puis à la région dans son ensemble [1] et atteint son paroxysme dans la première moitié de l’année 2017. Différentes milices voient le jour et répandent la terreur. L’armée nationale est envoyée sur le terrain pour rétablir l’ordre, mais contribue finalement à la vague de violence qui déferle sur la région. Le conflit évolue finalement pour se transformer en affrontement interethnique au gré de milices interposées et instrumentalisées par les différentes parties prenantes [2]. Les affrontements entre belligérants poussent plusieurs milliers de personnes sur les routes, contraintes à fuir la violence en se réfugiant dans la brousse ou dans les pays voisins. Si la situation s’est stabilisée depuis la fin de l’année 2017, on observe encore des poches sporadiques de violence. La population vit dans des conditions très difficiles et subit toujours les nombreuses conséquences de ce conflit.

Ce conflit a déjà fait plusieurs milliers de morts [3] et laisse derrière lui une région exsangue et dévastée. Le Grand Kasaï est historiquement très pauvre. Totalement enclavée, cette zone du pays souffre d’un manque crucial d’infrastructures et de voies de communication. L’isolement de la région peut, en partie, expliquer la situation socio-économique qui, conjuguée aux nombreuses conséquences du conflit, fait peser de lourds défis sur la population kasaïenne. Deux années après le début de la crise, les besoins humanitaires restent criants. En parallèle, toute une série de questions relatives au vivre-ensemble et à la cohésion sociale dans les communautés se posent aujourd’hui.

Face à cette situation, il est urgent que la communauté internationale dont la Belgique, aux côtés des autorités congolaises, se mobilise. Répondre à l’urgence, c’est non seulement permettre le retour à la stabilité mais aussi, à terme, consacrer le développement de la région.

Répondre à l’urgence ...

Plus d’un an après l’apogée de la crise, la situation humanitaire est aujourd’hui encore très critique. A cet égard, M. Boniface Nakwagelewi Ata-Deagbo, Secrétaire-exécutif de Caritas Congo soulignait : « La situation humanitaire en RD Congo est caractérisée par, d’une part, un accroissement incessant du nombre de personnes ayant besoin d’être assistées et, d’autre part, par la faiblesse des moyens mis à la disposition des acteurs humanitaires pour répondre à ces besoins. [4] »

Sur l’ensemble du pays, OCHA [5] estime qu’en 2018, 1,68 milliard sont nécessaires pour financer les besoins humanitaires. Or mi-septembre, seuls 26% de ces fonds ont été débloqués. La région du Kasaï ne fait pas exception. Des besoins urgents s’y ressentent dans presque tous les domaines : la population a un accès difficile et limité à la nourriture, à l’eau potable, aux soins de santé primaires, aux articles ménagers essentiels, aux abris et latrines, ou encore aux intrants agricoles. On estime aujourd’hui que plus de 3,2 millions de kasaïens déplacés ont besoin d’une assistance humanitaire. Pourtant seuls 425 000 personnes ont pu bénéficier de l’aide aujourd’hui [6].

Déplacements de population - La RD Congo abritait au 31 décembre 2017 plus de 4,49 millions de personnes déplacées internes. Au Kasaï, face à la montée des violences entre 2016 et 2017, ce sont près de 1,5 million de congolais qui ont dû fuir leurs habitations et se réfugier dans la brousse voisine pour se mettre à l’abri. 35 000 autres ont également fui à l’extérieur du pays. Fin 2017, une période d’accalmie relative a permis aux populations de commencer à rentrer chez elles. Elles ont alors retrouvé leurs villages, champs et habitations pillés et brûlés. Malgré les dynamiques de retour, on estime que la région compte encore environ 897 000 personnes déplacées [7] . Les retours restent soumis aux aléas des reprises de violences ponctuelles et localisées. A titre d’exemple, on estime que 50 000 personnes ont été déplacées du territoire de Mweka en février et mars 2018, tandis que 5 000 autres ont fui la ville de Dibaya en mai 2018 [8].
En parallèle des dynamiques de retour, de nombreuses personnes ayant tout perdu durant les affrontements décident de rester dans leur communauté d’accueil pour se reconstruire.

Parmi les personnes réfugiées en Angola, on observe aussi une dynamique de retour, même si ceux-ci sont parfois contraints, comme le souligne notamment Caritas. A titre d’exemple les 29 et 30 juillet 2018, 353 congolais se sont fait violemment expulser d’Angola.
En parallèle, le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) des Nations Unies prévoit une hausse des déplacements de population pour l’année 2018 en RD Congo : aux 4,49 millions de personnes déplacées s’ajouteraient 3,01 millions sur l’ensemble du pays (probablement en provenance des régions du Kasaï, du Nord et Sud-Kivu, du Tanganyika et du Haut-Katanga [9].

On constate donc que la situation n’est pas stabilisée. Tant parmi les déplacés que les réfugiés, des dynamiques contradictoires s’observent : alors que certains rentrent chez eux, d’autres encore ne souhaitent pas encore retourner chez eux et d’autres continuent à fuir.

La situation du Diocèse de Mweka  :

« La nuit du 20 Mai 2018, jour de la Pentecôte, dans une communauté du Diocèse, non loin de Kinda, il y a encore eu un théâtre de violence et des morts provoquées par l’attaque des milices. Sept morts et une quinzaine de personnes gravement blessées. Ceci se passe au moment où nous sommes dans un processus pour lancer le dialogue et la réconciliation entre les communautés divisées. Mais ils sont encore nombreux ceux qui ont tout perdu, maisons et biens brûlés. Ils n’osent pas encore revenir dans leur milieu par crainte de mettre leur vie en danger. Ils sont un poids qui devient insupportable pour les communautés d’accueil. Maintenant que nous sommes en saison sèche et qu’ils n’ont rien produit aux champs, qu’ils ont tout perdu, ils sont très dépendants et la vie est de plus en plus menacée par faute de moyens.
Selon les études faites par la Caritas, le nombre des déplacés par ce phénomène de la milice des Kamuina Nsapu dans notre Diocèse est estimé à 20 987 personnes, avec un va- et-vient continuel occasionné par les nouvelles violences et les mouvements de populations sur fond d’abus, d’exactions et diverses violations des droits humains. »

Propos recueillis auprès de l’évêque Mgr Oscar Nkolo Kanowa

Malnutrition - Les personnes ayant fuit les violences au paroxysme de la crise, ont dû abandonner leurs champs et habitations. Et les conséquences s’en font ressentir aujourd’hui encore. Un séjour de plusieurs mois en brousse les a empêchés de semer, cultiver et récolter leurs champs en amenuisant la production disponible pour l’année 2018 et provoquant ainsi un taux de malnutrition sévère élevé dans la région aujourd’hui. Les diocèses de Luiza, Luebo et Mweka ainsi que les villes de Kananga et Mbuji-Mayi sont particulièrement touchés. On compte près de 3,2 millions de kasaïens en besoin d’aide alimentaire. Et les premières victimes sont les enfants. UNICEF indiquait en mai 2018, que plus de 770 000 enfants de moins de 5 ans souffrent de malnutrition aigüe dans la région, dont 400 000 sont en état de grave dénutrition. Soit un enfant sur dix.

Les évêques ont alerté sur les risques d’aggravation de la situation pour la saison sèche durant laquelle, même en période « normale », on observe des pénuries [10]. Ils ont ainsi lancé un appel à la communauté internationale pour qu’elle renforce les moyens humanitaires mis à disposition dans la région.

Situation sanitaire - Dans la région, les besoins sanitaires sont énormes. En effet, conséquences de la crise, les centres de santé sont détruits et le personnel médical a fui. De nombreuses communautés n’ont ainsi plus accès aux maigres services dont elles bénéficiaient auparavant.

La région souffre aussi de la présence de nombreuses maladies ainsi que d’épidémies dont l’ampleur est exacerbée en raison de ce manque criant de structures et d’accès aux soins.

Bien qu’elle ait été en partie occultée par l’épidémie d’Ebola qui a resurgi dans la zone de Bikoro en Équateur, et sur laquelle s’est concentrée la communauté humanitaire, une grave épidémie de choléra sévit actuellement dans la région du Kasaï. Une fois l’alerte donnée, il aura fallu cinq semaines aux organisations humanitaires pour intervenir.

Réhabilitation des infrastructures - Les milices coutumières ont eu la particularité de vouloir détruire, entre autres, les édifices émanant de l’État central, laissant ainsi des villages entiers démunis de toute structure. Entre août 2016 et février 2017, UNICEF dénombre 416 écoles détruites dans la région du Kasaï ainsi que 224 centres de santé [11].

Les conséquences sont là encore dramatiques puisque dans une région très pauvre, dans un contexte d’épidémie (choléra) et de crise alimentaire, les dispensaires de santé sont plus que jamais nécessaires. Or, en raison du manque de moyens à disposition des populations, les infrastructures n’ont, pour la plupart, pas encore été réhabilitées. Les enfants quant à eux, pâtissent également de la situation puisqu’en l’absence d’école, ils sont déscolarisés pour des temps longs. En 2017, un demi-million d’enfants dans la région n’ont pas pu terminer leur année scolaire et quelque 60 000 élèves du primaire n’ont pas pu passer leurs examens de fin de cycle.

La lenteur voire l’absence de réponse à certains de ces besoins de première nécessité amoindrit la résilience des populations et contribue à envenimer une situation propice au prolongement et à l’enlisement du conflit.

… Pour consacrer le développement

En parallèle de ces besoins primaires urgents, la population se trouve également à la croisée de nombreux autres défis d’ordre plus structurel auxquels il faudra également répondre pour retrouver la stabilité et consacrer ainsi le développement à plus long terme de la région et le retour à la paix durable.

Les principales victimes de ce conflit ont été les populations civiles. Ces dernières ont subi des violences ainsi que de nombreuses violations de leurs droits fondamentaux. Les populations ont été confrontées à la peur, au pillage, à la fuite, aux mutilations, viols et autres formes de violence sexuelle ainsi qu’à des massacres. Elles ont, à présent, besoin de soutien et d’une prise en charge pour répondre, d’une part à leurs besoins évoqués ci-dessus et d’autre part à la reconstruction du tissu social qui a été gravement mis à mal par le conflit. Un appui psychologique des victimes, ainsi qu’un besoin d’accompagnement pour la réinstauration d’un vivre-ensemble apaisé est crucial.

Initiatives pour la paix - Pour pouvoir reconstruire le tissu social, plusieurs étapes sont nécessaires, telles que notamment : la fin des hostilités et le retour à la sécurité, le suivi psychologique des jeunes blessés et traumatisés, la démobilisation des miliciens, la réintégration des ex-miliciens (y compris des enfants soldats) dans les communautés par un travail de réconciliation, et enfin la poursuite des responsables des crimes et violations de droits humains.

Malgré quelques initiatives localisées, l’État n’a pas réellement pris la mesure des causes qui ont fait émerger ce conflit et n’a pas pris en charge la résolution de ce dernier. Cela peut en partie expliquer pourquoi les épisodes de violence se poursuivent. Le Forum pour la paix organisé en septembre 2017 à Kananga par les autorités nationales n’a pas réussi à atteindre l’objectif ambitieux qui avait été donné pour ces quatre jours de travail : permettre aux habitants de se parler et d’établir les responsabilités dans les affrontements très meurtriers qui ont eu lieu ces derniers mois entre l’armée congolaise et la milice Kamuina Nsapu.

Par ailleurs, et malgré l’importance du nombre de recrues dans les milices, l’État n’a pas mis en place de plan de démobilisation. Cette question est pourtant cruciale. En effet, de nombreux groupes armés se sont constitués tout au long du conflit. Le Congo Research Group en a identifié une vingtaine [12]. Plusieurs d’entre eux sont toujours actifs et continuent de recruter (notamment des enfants). L’absence de stratégie face à ce conflit augmente le risque d’enlisement des dynamiques de violence dans la région.

Les jeunes - Les jeunes sont des acteurs cruciaux pour la reconstruction d’une paix durable. Parmi la population civile, les premières victimes du conflit ont été les enfants. Ces derniers ont été affectés de différentes manières : certains souffrent directement des conséquences de la crise humanitaire qui sévit dans la région (notamment en termes d’alimentation), d’autres ont été directement impliqués dans les combats par le recrutement dans des milices.

« [Les enfants] ont été à la fois les principales victimes et les principaux acteurs de violence » Rapport des Nations Unies, Juin 2018.

Durant les mois d’affrontement, les enfants constituaient 60% des rangs des miliciens à travers la région. Les chiffres sont sûrement plus élevés en réalité. Ils ont été témoins, et à l’origine parfois, d’actes d’une violence inouïe.

« Certains ont vu leurs parents battus, décapités ou leur mère violée. Beaucoup d’entre eux ont été forcés de combattre, placés en première ligne sans arme ou avec des armes factices, des couteaux ou, parfois, des fusils traditionnels. Ils ont été obligés de tuer et de décapiter. [13] »

Ces enfants soldats ont donc été acteurs de violence, mais ils pâtissent aujourd’hui des lourdes conséquences de ces enrôlements. Les enfants sont choqués et cela s’exprime par des troubles du comportement. Ils ont besoin d’assistance psychologique pour se remettre des traumatismes vécus. De plus, ils sont souvent stigmatisés et rejetés par les communautés ainsi que par leur propre famille à leur retour [14].

Dans la région, plusieurs initiatives ont été mises en place pour accueillir les enfants et les aider, et ce notamment par le Bureau National de l’enfance, l’UNICEF, la MONUSCO ou encore les Commissions Diocésaines Justice et Paix. Mais une fois de plus, il n’y a pas de plan structurel pour aider ces enfants. Or, en ignorant la problématique des jeunes au travers du conflit kasaïen, on comprend que c’est tout l’avenir de la région qui est hypothéqué, avec d’une part les enfants soldats qui, suite à leur enrôlement, sont marginalisés et risquent de se tourner à nouveau vers la violence, et d’autre part des enfants privés d’accès à l’éducation dans l’ensemble de la région suite à la destruction des infrastructures.

« Les enfants innocents sont toujours les victimes de la violence des parents. » Mgr. Oscar Nkolo Kanowa - évêque de Mweka.

Contexte socio-économique - Si cette dynamique d’enrôlement auprès des jeunes par les milices a été si massive, cela s’explique en partie par le contexte socio-économique dans lequel ces jeunes évoluent. « C’est le chômage qui a conduit beaucoup de jeunes à embrasser le mouvement insurrectionnel pour adhérer au discours du Chef Kamuina Nsapu qui leur promettait des emplois. Cela reste un des facteurs non négligeable d’instabilité et de fragilité » souligne l’Abbé Gabriel Nyimemunda de la Commission Diocésaine Justice et Paix (CDJP) Kananga. Et Monseigneur Nkolo Kanowa de rajouter : « Cette situation est au fond la conséquence de l’insupportable pauvreté de notre peuple, du manque de tout, du chômage, de l’impossibilité d’aller à l’école par manque d’argent, de l’expérience d’un présent fermé et d’un futur plus qu’incertain qui ont fait éclater et révolter ces jeunes contre tous et en ont fait des agents et des victimes d’une violence indescriptible. » Ces jeunes sont, pour lui, « une bombe à retardement ». L’évêque insiste sur la nécessité de réhabiliter les infrastructures communautaires : avoir des écoles de métiers/de formation, des centres de santé, créer des activités, des occupations qui tout en servant la communauté, peuvent permettre à ces jeunes de gagner dignement leur vie, avant qu’ils ne soient récupérés encore par des groupes armés. Des initiatives ont été prises dans ce sens, mais ces projets ponctuels ne pourront suffire à endiguer un problème structurel de pauvreté de la région. Le gouvernement, souhaitant offrir aux jeunes des opportunités économiques pour les empêcher de reprendre les armes, a offert à certains ex-miliciens des postes auprès du gouverneur de la région [15]. Si la volonté d’agir peut être saluée, cette démarche interroge quant à l’impunité de ces personnes pour les crimes qu’elles ont commis. Cela risque également de susciter des jalousies vis-à-vis des autres jeunes qui sont également économiquement exsangues mais qui n’ont pas pour autant participé aux violences et qui pourraient lire dans de telles actions une sorte de « reconnaissance ». L’Abbé Gabriel Nyimemunda souligne ainsi : « il faudra réfléchir au mécanisme de création des emplois, non seulement pour les ex- miliciens, mais aussi pour les victimes de manière plus générale. Car, donner seulement de l’emploi aux ex-miliciens serait une récompense au mal. Il faut une approche globale qui intègre tout le monde ». Les élections du 23 décembre 2018 seront aussi l’occasion pour les kasaïens de revendiquer le respect de leurs droits économiques et sociaux fondamentaux.

Lutte contre l’impunité - Les personnes qui se sont rendues coupables de violences et de graves violations des droits humains, qu’il s’agisse de miliciens ou de combattants de l’armée régulière, ne peuvent rester impunis pour les actes qu’ils ont commis. En juin dernier, les Nations Unies ont publié un rapport suite à l’enquête conduite par trois experts internationaux sur le terrain [16]. Ces derniers se sont dits « choqués par l’ampleur des violences qui ont fait des milliers de morts et par la situation désastreuse des droits de l’homme qui perdure dans la région du Kasaï depuis 2016 ».

Jusqu’à présent quelques poursuites ont été engagées mais elles restent largement insuffisantes et peu d’entre elles ont abouti. L’Abbé Gabriel Nyimemunda soulignait ainsi : « Il n’est pas acceptable que les victimes voient aujourd’hui leurs bourreaux libres de tout mouvement sans que la justice ne les interpelle. »

En juin 2018, Amnesty International a ainsi interpellé le Conseil des Droits de l’Homme des Nations-Unies [17] pour dénoncer les violations des droits humains qui se poursuivent dans la région du Kasaï. L’organisation a notamment dressé une liste de violations graves de droits humains qui n’ont pour l’instant fait l’objet d’aucune enquête de la part des autorités nationales laissant ainsi les responsables de ces crimes impunis. Or ces derniers ne peuvent le rester et devraient être poursuivis auprès de la Cour Pénale Internationale si les autorités congolaises n’entreprennent pas de démarche devant les juridictions nationales [18]. La procureure de la CPI, Mme Fatou Bensouda, a d’ailleurs indiqué qu’elle suivait de près la situation de la région. Dans son rapport, l’ONU a établi que de graves violations des droits humains avaient eu lieu. En conclusion de son rapport l’ONU a qualifié les actions des Forces Armées de la RD Congo (FARDC), des miliciens Kamuina Nsapu et Bana Mura de crimes contre l’humanité [19] et crimes de guerre [20]. C’est à ce titre qu’ils sont passibles de poursuites devant la CPI. La poursuite des responsables de crimes est essentielle dans la mesure où elle fait partie du processus de reconstruction et de réhabilitation des liens entre les communautés. Elle permet de faire la lumière sur les faits et d’établir les responsabilités, mais surtout, elle permet aux victimes d’être reconnues en tant que telles et de démarrer un processus de reconstruction.

Reconstruction du vivre-ensemble et coexistence pacifique - Si la lutte contre l’impunité fait partie du processus de réconciliation, elle n’est qu’un des maillons dans la chaîne de reconstruction du tissu social. Ayant été divisées par le conflit, les populations ont besoin de réapprendre à vivre ensemble. Cela passe également par l’acceptation du passé et des actes commis par certains membres de la communauté. Les divisions restent profondes pour le moment et les initiatives prises par quelques acteurs sur le terrain restent des exceptions. Elles sont pourtant essentielles et doivent être soutenues.

Face à cette situation, l’Église catholique reste un acteur-clef pour le changement. En effet, sa présence au plus près des communautés et sur l’ensemble de la région Kasaï, lui permet de conduire des programmes de réhabilitation. A titre d’exemple, la CDJP de Kananga met aujourd’hui en œuvre, avec le soutien de la MONUSCO, un projet de « réduction de la violence à travers les règlements coutumiers et la sensibilisation à la non-violence des populations du Kasaï Central ». Ce programme a pour vocation de soutenir les initiatives communautaires de gestion de conflits, ainsi que d’appuyer les initiatives de démantèlement des groupes armés en apportant des réponses aux conflits coutumiers.

L’Abbé Gabriel Nyimemunda explique ainsi : « Ce projet a plusieurs volets : le premier est la mise en place des Conseils consultatifs de règlement des conflits coutumiers dans chaque Secteur du Kasaï Central. Le deuxième volet est de sensibiliser les jeunes ex-miliciens à se désolidariser des mouvements armés, à travers le mapping communautaire. Enfin, dans le troisième volet ce qui est visé c’est d’occuper les jeunes avec un petit emploi temporaire via le financement de petits projets communautaires par Secteur. Dans tout cela, l’objectif majeur est de lutter contre la violence et contre tout ce qui peut l’engendrer. »

Comment (ré)agir face à cette situation ?

Face à ces constats, on comprend que la région du Kasaï est à la croisée de nombreux défis cruciaux. Les conséquences du conflit continuent de peser sur les populations. A défaut d’une réaction et d’une stratégie de réponse par les autorités congolaises, la violence pourrait s’enliser davantage dans la région et menacer ainsi toute possibilité de réinstaurer une paix durable et, par ricochet, un avenir meilleur pour les populations.

Face à ces injustices et aux difficultés que connaissent les kasaïens, les citoyens belges sont en droit de demander à leurs représentants politiques ici en Belgique, de s’impliquer dans la recherche de solution. Et ce au nom de l’universalité du droit à vivre en paix et dans la dignité.

La Belgique, peut en effet jouer un rôle dans ce processus de reconstruction et pacification, et ce de différentes manières.
Elle peut le faire tout d’abord en renforçant son soutien aux organisations sur place qui œuvrent auprès des populations et victimes, par un appui financier et structurel.

Les organisations humanitaires d’une part, mais également celles de la société civile qui accompagnent les populations sur le chemin de la réconciliation. Ces organisations jouent un rôle essentiel pour le rétablissement de la paix, mais également dans la construction d’une paix durable en sensibilisant notamment les populations à leurs droits.

La reconstruction de la région devra également passer par le développement économique de celle-ci. La mobilisation et l’encadrement de l’exploitation des ressources de la région (notamment les diamants) devraient être prioritaires. Cela permettrait de créer des opportunités pour les jeunes qui seront moins tentés de se tourner vers des mouvements rebelles. Les bénéfices issus du secteur ne bénéficient pourtant pas à leur juste mesure aux populations aujourd’hui. Aussi la Belgique devrait s’engager plus fermement pour le succès d’initiatives telles que celle du Processus Kimberley [21].

A une échelle plus globale enfin, les élections qui auront lieu le 23 décembre 2018 doivent être l’occasion pour la population et les organisations de la société civile du Kasaï notamment de revendiquer leur droit à un développement durable créateur d’opportunités pour le futur. A cet égard, il convient de rappeler que le conflit du Kasaï s’est inscrit dans un contexte de crise électorale qui perdure à l’échelle nationale depuis la fin du 2nd mandat du Président Joseph Kabila le 20 décembre 2016. Aussi, certains ont dénoncé une instrumentalisation du conflit [22]. Si la communauté internationale a salué la nomination d’Emmanuel Ramazani Shadary comme dauphin à l’actuel Président Joseph Kabila, qui accepte de facto de ne pas se représenter, ce choix laisse un goût amer quant au message qu’il envoie aux populations du Kasaï. En effet, Emmanuel Ramazani Shadary, a été ministre de l’Intérieur et de la Sécurité entre 2016 et 2018. A ce titre, il est visé depuis 2017 par des sanctions de l’Union Européenne pour sa responsabilité dans des violations des droits Humains, et ce notamment pour les massacres commis au Kasaï [23]. Cette nomination ne donne pas un bon signal quant aux intentions des autorités de poursuivre les coupables de violence et de violations des droits humains dans la région – ainsi que dans l’ensemble du pays.

Là encore, la Belgique, avec ses alliés européens, doit pouvoir exiger de ses homologues congolais l’organisation d’élections crédibles, inclusives et apaisées qui permettront au pays de retrouver le chemin de la paix.

Clara Debeve.


Notes

[1La région est composée de cinq provinces : Kasai, Kasaï-Central, du Sankuru, de la Lomami et du Kasaï-oriental.

[2Pour plus d’informations sur le déroulement du conflit voir notamment : Rapport Justice et Paix – Caritas International Belgique – Kasaï : une crise symptomatique des maux congolais ? Décembre 2017 ; Rapport du Groupe d’étude sur le Congo, Mettre le feu à sa propre maison, La crise au Kasaï : la manipulation du pouvoir coutumier et l’instrumentalisation du désordre, Juillet 2018.

[3Conseil des Droits de l’Homme, La situation au Kasaï, Note du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme, Advace Unedited Version, A/HRC/38/31, 6 juin 2018, point 105.

[4Propos tenus en avril 2018 lors de la Conférence de donateurs organisée par les Nations-Unies à Genève.

[5Bureau des Nations-Unies pour la coordination des affaires humanitaires.

[6Rapport sur la situation de Caritas International – SITREP, Vulnérables de la crise Kasaï, Avril 2018.

[9UNHCR, Congolese situation. Responding to the needs of displaced congolese and refugees. Supplementary appeal January – December 2018.

[11UNICEF, Kasaï : les enfants, premières victimes de la crise, Mai 2018.

[13Conseil des Droits de l’Homme, La situation au Kasaï, Note du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme, Advace Unedited Version, A/HRC/38/31, 6 juin 2018.

[16Conseil des Droits de l’Homme, La situation au Kasaï, Note du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme, Advace Unedited Version, A/HRC/38/31, 6 juin 2018.

[17Amnesty International, Amnesty International written statement to the 38th session of the UN Human Rights Council (18 June – 6 July 2018), 27 june 2018.

[19Au paragraphe 1 de l’article 7 du Statut de Rome de la Cour pénale internationale, les crimes contre l’humanité sont définis comme des actes commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique lancée contre toute population civile et en connaissance de cette attaque.

[20Aux alinéas (c) et (e) du paragraphe 2 de l’article 8 du Statut de Rome, les crimes de guerre en cas de conflit armé ne présentant pas un caractère international sont définis comme des violations graves de l’article 3 commun aux quatre Conventions de Genève de 1949 à l’encontre de personnes ne participant pas directement aux hostilités, ainsi que des autres violations graves des lois et coutumes applicables aux conflits armés.

[21Justice et Paix, Kimberley : un processus mal taillé, Juillet 2018.

[23Pour rappel, près de 80 fosses communes avaient été découvertes suite à des exactions attribuées aux FARDC.

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