Faire la révolution, un reliquat du passé ?

L’évocation du mot “révolution” suscite de nombreuses représentations dans l’imaginaire collectif. Des images de la Révolution française de 1789 ou encore de la Révolution russe de 1917 nous viennent à l’esprit : des images d’une forte violence, d’embrasement populaire au sein de l’espace public mais aussi des images d’un temps lointain. Quelle est aujourd’hui notre compréhension de ce concept et comment ce dernier a-t-il évolué ? Peut-on encore faire la révolution en 2018 ? Sommes-nous à l’aube d’une nouvelle révolution ?

Si l’on compare la vie d’un belge ou d’un européen en 2018, à celle de son homologue il y a 20, 30, ou 40 ans… on pourrait parler de révolution ! On observe en effet que des changements considérables sont apparus dans l’organisation de nos sociétés et du vivre ensemble ces dernières décennies. Ces bouleversements résultent principalement du modèle économique que nous avons développé, de la globalisation des échanges, de l’avènement du numérique et de toutes les modifications qu’il induit dans notre rapport au temps, à l’espace et à l’autre. Peut-on pour autant parler de “révolution” ?

La révolution comme mode d’action du passé…

Le terme « révolution » est compris dans son sens classique comme un moment précis de l’histoire où tout bascule et où l’on observe des changements profonds de société, un renversement de l’ordre établi au niveau politique ou social suite à des actes de rebellions violents [1].

L’idée de révolution implique un changement radical d’organisation de la société, la mise en place d’un nouveau système. A cet égard la révolution se distingue de l’optique réformatrice. Dans cette dernière on veut préserver un système tout en lui apportant des modifications en vue de son amélioration. Mais le changement s’effectue au sein du système. La révolution préconise quant à elle la sortie d’un système, d’un cadre, pour entrer dans un nouveau mode de fonctionnement. Le changement est total. Comme le souligne le philosophe canadien Alain Deneault [2] : « faire la révolution, c’est rendre révolu ». C’est donc remplacer une organisation, un système dont on n’est plus satisfait, pour le faire appartenir au passé.

Alors qu’elle l’impliquait auparavant, la révolution aujourd’hui ne semble pas nécessairement devoir être violente. Cette notion porte à discussion. Pour certain, la révolution s’accompagne nécessairement d’un seuil minimum de violence, car le changement, implique un déchirement. Manuel Cervera Marzai propose une réflexion intéressante à ce sujet. Selon lui, « violence et révolution sont indissociables » dans l’imaginaire du citoyen et du chercheur du fait de nos vieilles représentations ; toutefois les évènements récents montrent une évolution. Il souligne ainsi que dans la deuxième moitié du XXème siècle, 50 des 67 renversements de régimes autoritaires sont le fait de résistance civile non-violente [3].

Si elle n’est pas violente, la révolution induit cependant toujours une notion de rupture. La rupture s’opère lorsque différentes luttes convergent et bousculent ensemble l’ordre établi.

… au parfum pourtant très actuel

C’est à ce propos que l’on peut se demander si nous ne sommes pas à l’aube d’une nouvelle révolution. En effet, on constate aujourd’hui l’émergence et la consolidation de multiples « crises ». Ces dernières sont de plus en plus visibles et infiltrent toutes les sphères de la société :

Crise financière et économique - La crise des subprimes de 2007 et la crise financière qu’elle a entrainé dans un grand nombre de pays européens a eu de lourdes conséquences pour la population. Les Etats ont dû renflouer de nombreuses banques, ce qui a suscité de vifs débats. La récession mondiale a également conduit à une hausse du chômage importante et à des conséquences sociales dévastatrices.

Crise sociale - La crise sociale est en effet l’une des plus visible : taux de chômages en perpétuelle hausse et notamment pour les jeunes ou encore explosion des inégalités dans le monde (82% des richesses créées en 2017 ont bénéficié aux 1% les plus riches de la population mondiale) [4] par exemple. En parallèle, la recrudescence des mouvements féministes est révélatrice d’un problème d’égalité des genres dans nos sociétés.

Crise politique - La confiance envers notre mode de gouvernance et nos représentants est abimée. Un sentiment de rupture entre une élite politique et la population prévaut. Cette méfiance à l’égard du politique s’est récemment observée à différents endroits du globe par l’émergence de mouvements sociaux, de groupes divers : les Indignés en Espagne et au Chili, Nuit debout en France, Occupy Wall Street aux Etats-Unis d’Amérique. Ces mouvements s’érigent contre « un système politique, reprochant aux responsables leur soumission aux forces de l’argent, leur corruption éventuelle et, surtout, leur incapacité à assurer le traitement de demandes sociales exacerbées par la crise. [5] »

Crise environnementale – Cette crise s’illustre à travers de nombreuses thématiques : le réchauffement climatique, la rareté des matières premières et des hydrocarbures ou encore la finitude des ressources. Cette crise peut se coupler d’une « crise sanitaire » avec l’explosion du nombre de cancers dus aux polluants chimiques, affections respiratoires à cause de la pollution de l’air…).

Crise culturelle - On pourrait enfin parler de « crise culturelle » avec une montée du repli identitaire ou encore l’émergence de d’individualisme, soit l’exacerbation des valeurs individuelles et égocentrées au détriment du collectif.

Le panel de ces « crises » est alarmant et semble sonner le glas de notre mode d’organisation. Pour déboucher sur une « révolution » ces crises devront converger ensemble vers une lutte commune en identifiant le « système » tel qu’il est aujourd’hui comme responsable de tous ces maux. Or, on voit de nombreux intellectuels et scientifiques argumenter dans cette direction. Le modèle capitaliste et consumériste qui prône un progrès constant est, paradoxalement, responsable de la destruction de notre planète. Ce modèle semble en bout de course et il est dès lors urgent de le repenser.

Le Pape François : une personnalité révolutionnaire contemporaine ?

S’interroger sur les évolutions du concept de révolution c’est également s’interroger sur les figures emblématiques de celle-ci. De nombreux combats ont leur idole : Martin Luther King pour la lutte contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis, Nelson Mandela pour l’Apartheid en Afrique du Sud ou encore Gandhi pour la lutte pacifique en Inde. Peut-on encore identifier aujourd’hui des personnalités dont le combat émerge au-delà des frontières de leur pays pour fédérer autour d’une cause à plus large échelle ? Ces personnes sont-elles des révolutionnaires de leur temps ? Identifie-t-on encore aujourd’hui des personnalités dont les actions engendrent des changements profonds et inédits de nos sociétés ? Portrait.

Le 266ème Pape de l’Église catholique semble incarner cela : sa papauté se caractérise par une rupture avec les normes catholiques précédentes et par des prises de position inédites sur certaines thématiques considérées auparavant comme “intouchables” ou non prioritaires dans l’agenda du Saint-Siège [6]. Ces prises de position novatrices et modernes ont valu au Pape François une popularité mondiale, ainsi que l’opposition de certaines parties plus conservatrices et bureaucratiques du Vatican [7].

Un témoignage direct de ces gestes nous arrive par son dernier livre “Dieu est jeune”, dans lequel il répond à plusieurs questions posées par le journaliste Thomas Leoncini sur diverses thématiques. Dans ce livre, le Pape souligne l’importance de l’amour et de la miséricorde en venant en aide aux personnes les plus marginalisées, telles que les personnes en situation d’extrême pauvreté, les personnes âgées et les migrants. Il critique l’actuel système économique qui engendre d’énormes inégalités et empêche les personnes sans emploi d’avoir une dignité, une place au sein de la société. Enfin, le respect de l’environnement est une thématique qui lui est aussi très chère et il exhorte à cet égard les responsables politiques à placer la préservation de l’environnement en tant que priorité dans leur agenda.

En parallèle, les moyens de communication et les messages délivrés par le Pape sont résolument novateurs. On peut citer par exemple sa volonté d’être présent sur les réseaux sociaux et de les utiliser comme vecteurs de ses messages. Ses prises de position les plus remarquées ont notamment concerné : la non-stigmatisation des personnes divorcées, des femmes qui ont avorté et sa phrase qui invite à la tolérance envers les homosexuels : “Si une personne est gay, qui suis-je pour juger ?”  [8].

En 2013, peu de temps après son élection il déclara “Je voudrais une Église pauvre, pour les pauvres“ [9]. C’était une déclaration forte qui a provoqué un air de changement au sein de l’Église catholique, et pour l’instant, le moins que l’on puisse dire c’est que ce vent nouveau est toujours présent.

Seul le temps nous dira si le Pape François est l’un de ces grands révolutionnaires qui marquent l’histoire, mais nous pouvons d’ores et déjà considérer sa papauté comme “révolutionnaire”, c’est-à-dire en rupture avec celle de ses prédécesseurs.

Federico Licandro

Clara Debeve


Notes

[2A. Deneault “La révolution”.

[3Manuel CERVERA-MARZAL, Vers une théorie de la révolution non-violente, Avril 2011.

[5Pénélope Larzillière, Boris Petric et Michel Wieviorka, Révolutions, contestations, indignations, 2013, La nouvelle revue des sciences sociales.

[6The Guardian, “The war against Pope Francis”, Octobre 2017.

[7The Economist, “Francis is facing down opposition from traditionalists and Vatican bureaucrats”, Mars 2017.

[8L’Express : “Un an de pape François en 12 phrases clés” Mars 2014.

[9Le Monde, Pape François : “je voudrais une église pauvre, pour les pauvres”, Mars 2013.

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