Emancipation et école : un outil pour faire le point comme enseignant.e

L’émancipation est une des missions centrales de l’école. Elle vise à préparer les élèves à être des citoyen.ne.s responsables afin qu’ils et elles contribuent à une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures. Pourtant, quand on observe l’école d’aujourd’hui, cet objectif ne semble pas être prioritaire. Plus encore, les enseignant.e.s se sentent bien souvent démuni.e.s pour mener à bien cette mission.

Chez Justice et Paix, nous avons poussé plus loin la réflexion. Qu’est-ce que l’émancipation ? Afin de surmonter les lacunes de notre système scolaire, que serait une école réellement émancipatrice ? Que peut apporter l’éducation permanente [1] , dont l’émancipation est la principale finalité, au monde de l’école ? Enfin, quel outil proposer aux acteurs de l’école, principalement les enseignant.e.s pour interroger leur rapport à l’émancipation ?

Toutes ces questions, nous avons tenté d’y répondre dans l’étude « Une école hors les murs. Transmission, émancipation, citoyenneté ». Nous nous intéressons aux limites de notre système éducatif. Nous y posons le constat du rapprochement actuel entre école et entreprise. Approche axée « résultats », compétences directement mobilisables, valorisation de la performance individuelle, rencontres entre jeunes et entreprises, etc. sont les signes d’une volonté d’adapter davantage la « formation » (mot que l’on peut questionner en lui-même car connoté différemment de celui d’« éducation ») des élèves aux besoins du marché du travail. La logique de l’échec scolaire et du redoublement participe également à la perception d’une école excluante. Celle-ci se trouve en perpétuelle tension entre égalité et méritocratie, illustrant ainsi deux tendances : celle de l’émancipation sociale face à l’épanouissement individuel. Ces contradictions nuisent au principe et à la réalisation de l’égalité des chances.

Face à l’instrumentalisation dont l’école risque de devenir l’objet, il nous semble crucial de redonner toute son importance à ses autres finalités que sont l’émancipation, la citoyenneté et la transmission. Et ce afin que les élèves puissent être conscients du monde qui les entoure en mobilisant des savoirs, et puissent à leur tour et collectivement le changer, le transformer. C’est dans ce sens que le mouvement de l’éducation permanente, dont l’émancipation est le fondement, peut éclairer les logiques et les pratiques scolaires.

« Une école hors les murs » a posé les bases nécessaires au développement d’un outil pratique. Notre proposition pédagogique, inspirée de l’éducation permanente, se présente sous la forme d’une animation permettant de répondre aux questions suivantes : suis-je un.e enseignant.e émancipé.e ? Suis-je un.e enseignant.e émancipateur.rice pour mes élèves ? Il s’agit d’un exercice d’auto-évaluation passant par des temps de partage et d’échange entre pairs et des moments de réflexions plus personnelles. La première question pourrait précéder la seconde. Pour être émancipateur.rice, l’enseignant.e n’a-t-il pas d’abord besoin de se sentir émancipé.e lui-même dans son métier ?

Pour aborder ces questions, nous proposons de se baser sur un outil : le CIRCEPT de la pédagogie émancipatrice en milieu scolaire [2]. Le CIRCEPT est une figure permettant l’organisation, la synthèse des données caractérisant un conCEPT autour d’une CIRconférence. Ce schéma est composé de 4 axes dont le croisement fait émerger 4 postures de l’enseignant.e dans sa pratique quotidienne. Il s’agit en quelque sorte d’une boussole qui permet de visualiser les éléments d’une thématique ou problématique donnée dans leur complexité. Parmi les différentes casquettes de l’enseignant.e apparaissant sur le CIRCEPT, il y a la dimension collective de son métier en tant qu’animateur.rice d’une classe et la portée plus individuelle de l’accompagnateur.rice. Les deux autres facettes sont celles de l’enseignant.e détenteur.rice d’un savoir (expert.e) et celle de l’acteur.rice disposant d’une expérience fondée sur sa pratique. Le croisement des différents rôles de l’enseignant fait émerger des postures qui peuvent se concrétiser dans des actions et vécus de sa pratique quotidienne. Prendre conscience de qui on est, de ses valeurs, de ses ressources, se décentrer, prendre du recul, confronter les points de vue, s’allier, en interrogeant les possibilités d’action collective, en apprenant à faire réseau dans la communauté éducative ou encore co-opérer en se mettant en action collectivement sont des postures que l’enseignant.e adopte dans sa pratique à des niveaux variables sans toujours le conscientiser.

Si l’outil CIRCEPT peut paraître difficile d’accès dans un premier temps, il se concrétise très vite à travers les échanges entre les participant.e.s. L’un des objectifs est justement de chercher ensemble ce à quoi ces mots font écho. Comment est-ce que dans ma pratique, je prends conscience, je me décentre, je m’allie et je co-opère ? Les enseignant.e.s vont tenter de dégager une série de critères qui correspondent à ces postures à travers ce qu’ils et elles pratiquent déjà, ou ce qu’il serait intéressant de pratiquer pour se mettre en chemin vers l’émancipation de soi ou de ses élèves. Par exemple, sur la posture « se décentrer » émergent des critères tels que « s’ouvrir à d’autres pédagogies, faire de vraies ruptures avec l’école ou encore prendre du recul par rapport à l’acte d’enseigner » [3].

Dans un deuxième temps, les participant.e.s vont réaliser leur propre CIRCEPT en sélectionnant 8 critères qui évoquent quelque chose pour eux/elles. Cela peut être des éléments qu’ils et elles identifient comme des pistes à suivre pour se sentir davantage émancipé.e ou pour émanciper davantage leurs élèves selon la question de départ posée. Chacun.e est invité.e à prendre un temps d’arrêt. Le CIRCEPT est un outil souple qui ne vise pas à enfermer. Les participant.e.s peuvent l’utiliser avec une certaine liberté, en fonction de leurs besoins.

« Contrairement à d’autres ateliers, on n’est pas tombé dans la plainte ni dans l’anecdotique » explique Stéphanie, professeure de géographie, après l’animation. « Je n’avais jamais travaillé l’émancipation, les mots sont forts » poursuit Cylianne, professeure de français [4]. Les enseignant.e.s disent souvent disposer de trop rares moments d’échange dans leur métier. À travers l’animation proposée, un vrai questionnement peut s’établir. De plus, dans le cadre de la mise en place des plans de pilotage, ce détour réflexif trouve particulièrement son sens.

Lors des échanges au cours de l’animation, différentes pistes peuvent être identifiées, de façon individuelle ou collective, pour adopter des pratiques plus émancipatrices pour soi-même, pour sa classe ou encore pour l’école. Des chantiers à entamer et à faire évoluer en imaginant par exemple de refaire le point quelques mois plus tard. L’exercice permet de se questionner et d’initier du changement.

Si les enseignant.e.s jouent un rôle central dans la réflexion à mener, il est important de préciser que leur action, seule, est insuffisante au développement d’une école émancipatrice. Différents facteurs externes influencent leur pratique. Les enseignant.e.s expriment souvent un malaise en lien avec la faible valorisation de leur métier, le manque de stabilité en début de carrière, les rapports de force entre nouveaux.elles et ancien.ne.s enseignant.e.s, ainsi que les conditions difficiles dans lesquelles ils et elles exercent (matériel vétuste, classes surpeuplées, manque de temps d’échanges, etc.). Afin de mieux appréhender les inégalités inhérentes à notre système éducatif et participer à une école émancipatrice, l’enseignant.e devrait également être mieux formé au rapport des élèves au savoir. Tous les élèves ne sont pas familiers du langage de l’école et se retrouvent parfois en tension avec le langage émotionnel de leur environnement quotidien (famille, amis, etc.). Ce conflit de loyauté n’est pas simple à gérer pour l’élève et les enseignant.e.s devraient être outillés pour y faire face et transformer ce rapport au savoir des élèves. C’est pourquoi notre proposition pédagogique s’adresse à tous les acteur.rice.s du milieu scolaire car une école émancipatrice et épanouissante requiert un changement global et systémique de l’approche éducative qui nécessite que d’autres acteur.rice.s prennent également leurs responsabilités : le pouvoir politique, la direction, les pouvoirs organisateurs, les éducateur.rice.s et les parents.

Plus généralement, il est fondamental, que ce soit dans le monde scolaire ou comme organisation d’éducation permanente, de nous outiller au mieux pour oser questionner nos pratiques et s’assurer que celles-ci nous orientent vers une société plus juste et équitable, à travers l’émancipation de ses acteur.rice.s.

CIRCEPT de la pédagogie émancipatrice en milieu scolaire

Géraldine Duquenne


Notes

[1L’éducation permanente est un mouvement qui vise la transformation de la société à travers l’émancipation et l’action collective des individus.

[2Ce CIRCEPT est inspiré du CIRCEPT de la pédagogie émancipatrice développé par le CIEP.

[3Eléments issus de la rencontre test autour de l’outil réalisée le 29 novembre 2017.

[4Idem.

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